Passons sous silence quelques aventures communes; je baisai la soeur Saint-Jean Porte-Lapine, soeur Magdelon, mère Saint-Bonaventure, et coetera. Le dortoir, le jardin, la dépense et l'apothicairerie furent tour à tour mes théâtres; mais parlons des novices.

Elles étaient cinq, et parmi elles, soeur Agathe, soeur Rose et soeur Agnès se faisaient distinguer. C'étaient les plus jolies enfants du monde. Les deux premières, éveillées petites commères, s'aimaient à la fureur et se caressaient de même, faute de mieux. Soeur Agnès était amoureuse de moi, ne disait rien et pleurait d'autant. Un jour de grande récréation, je trouve le moyen de la chambrer. — Qu'avez-vous, belle Agnès? — Hélas! je n'en sais rien. — Depuis huit jours, vous êtes toute changée; vous que l'on voyait sans cesse rire, folâtrer, vous rêvez. — Hélas! — Vous soupirez… Agnès! Agnès! Vous n'avez point de confiance en moi… Moi qui vous aime tant. (ses joues se colorent.) — Vous m'aimez! Oh! mon dieu! si cela était! Agnès, serait-ce vous offenser? — Hélas! ce n'est pas ma faute, vous êtes si aimable. (je prends sa main.) — Oh! laissez-moi… sainte Vierge! (elle se lève.) — Ma soeur, je le vois, vous avez peur de moi; je vous suis odieux… Eh bien! Je me retire. — Comment, tu t'en vas? — Foutue bête!… La pauvre enfant! elle est à moi; je n'aurais pas le temps de la pousser à bout; à la première séance, elle est dans mon sac.

La maîtresse des novices me fournit quelques jours après une bonne occasion. (vous savez qu'elle est de mes amies.) On devait chanter un motet au choeur; le maître de musique n'était pas venu; elle me confia Agnès, pour la faire répéter et sortit en tirant la porte sur nous. — Eh bien! ma belle Agnès, êtes-vous toujours aussi cruelle? (elle baisse les yeux.) — Que je suis malheureuse! Oh! le bon Dieu le sait (et ses mains s'élèvent vers le ciel). — Agnès, vous m'avez fait répandre bien des larmes. — Et moi!… Ah! comme j'ai pleuré (et ses pleurs coulent encore). — Si vous vouliez, hélas! Nous nous consolerions… Ou, sans cela, il faut que je meure. — O mon Jésus! vous, mourir… Non, non, ce sera moi. — Vous, Agnès, vous que j'aime plus que ma vie. (je la saisis, je l'attire sur mes genoux… Vois, ah! vois donc son col collé contre moi, sa tête penchée sur mon visage, ses beaux yeux bleus pleins de larmes.) Agnès, mon seul amour! Ah! dis-moi que tu m'aimes! — Méchant! vous en doutez… Sa bouche me caresse: l'innocent ne connaît aucun mal aux élans de son coeur… Son heure est arrivée: je la couvre de baisers; je fais passer dans son sein l'ardeur qui me dévore; je l'enivre de caresses et d'amour; j'écarte tous les voiles; que de trésors me sont livrés!… La pudeur ne gémit point… Elle ne se connaît plus… Rapide comme l'éclair, je déchire la nue… Et le cri qu'Agnès laisse échapper est le signe de ma victoire.

Tu vas bêtement croire qu'elle fera des grimaces, des simagrées, qu'elle me traitera de monstre, de séducteur… Eh! laisse cela à nos pucelages rajeunis du siècle… La pauvre enfant! Elle me remercie de mes bontés… Il est vrai que j'ai eu diablement de mérite, car la place était rudement forte à emporter.

Agnès, après cette ouverture d'esprit, acquit une intelligence infinie pour son motet, et, au retour de la maîtresse, elle le chanta à ravir.

Heureusement pour moi, mon abbesse, à cause de certaines visites, faisait lit à part, car pardieu! J'étais écorché vif et en sang; douze heures de repos me cicatrisèrent. — Hon!… Beaux passe-temps! — Eh! pourquoi, diable, grondes-tu, je te prie? — Je gronde, parce que tu perds ton temps et que l'argent ne vient point. — C'est ma faute, j'en conviens… ton esprit financier me charme; mais je devais te dire que l'abbesse, aussi généreuse que belle, me comblait de présents… Ainsi, calme-toi pour écouter de nouveaux exploits.

Soeur Agathe et soeur Rose appellent mes hommages; la plus âgée n'a pas ses dix-huit ans. La première, vive, pétulante, est un petit démon; elle a de l'esprit comme un lutin, de jolies réparties, une adresse incroyable. Rose est plus douce, plus tendre, mais gaie… Ces deux enfants sont liées par une étroite sympathie et plus encore par le tempérament; l'abbesse, dont elles sont les bijoux, m'a confié qu'elles s'en donnaient avec excès, et qu'elle-même les avait reçues plus d'une fois dans son lit, pour du moins tromper ses désirs.

J'étais libre avec elles; je leur montrais à danser, et nous faisions mille folies. — Parbleu!

Mes soeurs, leur dis-je un jour, vous devriez bien m'apprendre ce jeu que vous jouiez hier ensemble. — Quel jeu? répond Agathe pendant que Rose rougit. — Ma foi! si je le savais bien, je ne vous le demanderais pas. — Bon, Rose, il veut cache cache… (et la friponne d'éclater de rire). — Cache cache… Ah! vous mentez, espiègles, il n'y avait rien de caché; je l'ai bien vu. — Quoi! vous l'avez vu? dit Rose… Agathe, nous sommes perdues (la petite pleure et sa compagne est déconcertée). — Eh! mon coeur, ne pleurez pas… Rose, vous êtes une enfant; je n'en dirai, ma foi! mot à personne… (cela les tranquillise un peu: au cloître comme ailleurs, péché caché n'est rien.) — Mais, comment l'avez-vous vu? reprend Agathe plus timidement. — Je vous trompais, je ne l'ai pas vu, mais mon génie me l'a dit. — Un génie! — Un génie! répète Rose. — Oui, un génie qui me visite tous les jours… (et mes folles de rire à gorge déployée.) Pardieu! petites incrédules, je vous le ferai voir… mais à condition que vous m'apprendrez votre jeu et que vous écouterez ce qu'il vous dira. — Comment, il parle? — Sans doute; mais c'est par signes, et je vous les expliquerai. — Ah! voyons. — Voyons, dit Rose. — Doucement… Diable! comme vous y allez… Attendez donc que je l'appelle… Si vous vouliez toujours me montrer votre jeu?… (j'avais, sacredieu! mes raisons; jamais mon génie ne fut si bête; j'avais beau le talonner, ce bougre-là n'arrivait point… Pardon, pardon, le voilà qui vient.) Ecoutez… que la plus incrédule passe dans ce coin-là, et quand elle l'aura vu, qu'elle le tienne bien, de peur qu'il ne s'en aille, car il est un peu farouche… (ainsi fut fait, je tire monseigneur; ma folle d'Agathe saute dessus.) — Ah! Rose, viens donc vite, je le tiens… (nous nous approchons au jour.) Oh! le drôle de génie, comme il est fait! Mais il n'a point de nez! — (Rose le prend.) Ah! comme il est chaud! — C'est qu'il est venu fort vite. — Eh! Mais, dit Agathe, il tient!… (et la petite bougresse le tire à le démancher.) — Sacredieu! mesdemoiselles, un moment donc; vous ne voyez pas que c'est un escargot. Il est dans sa coquille. — C'est vrai, c'est vrai, dit Rose, voilà le bourrelet… (elle saisit les voisines, qui, ramassées en dessous, étaient dures comme pierre… Agathe y porte la main et revient au personnage.) — Un escargot! Je n'en ai jamais vu comme ça. — C'est qu'il est de la Chine. — Montre-t-il ses cornes? — Eh! non, ils n'en ont point dans ce pays-là; mais ce sont eux qui les apportent aux maris… Ah çà! il est pressé. (je mourais de peur que le génie ne s'émancipât dans leurs mains.) — Votre jeu, mesdemoiselles?… — Oh! Il faut qu'il parle. — Allons, je le veux bien… Il faut convenir que je suis trop complaisant… Mais je vous avertis que c'est à chacune en particulier qu'il faut vous laisser faire des signes, sans dire mot, ou bien, serviteur! Plus d'esprit, et s'il se fâche, il ne reviendra plus… Allons, Agathe, à vous; mais surtout motus… (je la prends, je la jette sur le lit.) —Ah! dit-elle, je ne vois plus l'esprit. — Soyez tranquille: il ne s'en ira que si vous n'êtes pas sage… Je la trousse; tu te doutes du reste et du langage de l'esprit. La petite fut courageuse et ne dit pas un mot… Mais, ami, peins-toi Rose tournant de tous côtés, examinant, pâlissant, rougissant, trépignant. — Agathe, parle-t-il? — Ah! oui… Ah! mon dieu!… Ah! comme il parle! le joli esprit… Mon dieu!… Rose je n'en puis plus… — Agathe! Agathe! qu'est-ce qu'il te dit donc?… Elle avait, pardieu! Autre chose à faire que de répondre. Ma foi, la petite diablesse se remuait si vivement et me serrait si ferme que j'allais recommencer, quand tout à coup Rose, ennuyée, me tire par mon habit, et l'esprit sort tout en sueur, tout échauffé du carnage… Je n'ai que le temps d'étendre Agathe sur un fauteuil, et je travaille sa compagne. Celle-ci était moins vive, mais pétrie par la volupté. Elle avait surtout cette qualité si précieuse que j'avais déjà trouvée à quelques femmes, et toujours avec un nouveau ravissement: le sanctuaire se refermait après le sacrifice, et pressait sans laisser le temps de débander. Mais voyez combien l'esprit avait donné de réflexions à Agathe; elle ne me faisait plus de questions. Les deux amies, penchées l'une sur l'autre, étaient dans une extase dont rien ne pouvait les tirer. Pour moi, je jouissais de leur trouble ingénu, et je le partageais… nous ne parlâmes plus du jeu; elles reconnurent ma tromperie sans m'en savoir mauvais gré, et l'esprit, de temps en temps, leur donna de nouvelles leçons.

J'étais au comble du bonheur, à un peu de fatigue près; mais le diable, qui veille toujours, s'était fourré dans la tête de me débusquer d'un si bon gîte. L'habitude amène la sécurité, la sécurité endort; on ne se précautionne plus et l'on devient soi-même l'artisan de son malheur; d'ailleurs, une pomme pour trois déesses les fit battre; un homme pour vingt religieuses… Il y a de quoi, j'imagine, les faire étrangler.