Alors tout moine était saint, tout homme un peu éclairé, au-dessus de son siècle, excommunié. La liberté n'est plus; nous poursuivons son ombre jusqu'au fond de l'âme, jusqu'au fond de la pensée…

Heureux temps! Ils changèrent hélas!…

La philosophie parut; non pas cette tracassière verbeuse qui se traîne encore en rampant dans la poussière de l'école, mais cette lumière vive et fatale qui a dissipé les vapeurs du fanatisme et brisé les hochets de la superstition; tels que les oiseaux de nuit, nous fûmes blessés de l'éclat du jour. Il nous terrassa, nous courûmes nous cacher dans ces asiles que le vulgaire respectait encore; le rayon vengeur nous y suivit; on démêla nos trames; on dévoila nos ressorts; on approfondit notre politique; on démasqua nos moeurs et nos vices. L'univers conjuré se réunit pour nous abattre; nous étions perdus… Son mépris nous sauva, notre métropole nous soutint.

Il est une puissance dont l'orgueil excessif et les prétentions sans bornes en imposent, quoique son autorité soit précaire et factice. Artificieuse autant qu'opiniâtre et politique, sa force est dans sa faiblesse. L'ignorance lui a donné l'être; l'astuce et la fourberie l'ont accrue; les dissensions des princes et les intérêts anarchiques dont elle a su profiter l'ont rendue formidable; la persévérance et la hauteur l'ont maintenue; ses excès l'ont affaiblie; l'art et la souplesse la soutiennent: son chef, longtemps modérateur impérieux d'une aristocratie puissante, ne doit son crédit qu'à nous, milice enthousiaste, ardente, immortelle et toujours renaissante; perdus pour la chose publique, isolés, d'esprit et de coeur, du reste des humains, notre unique intérêt est notre agrandissement, qui fait la gloire de ce vicaire fanatique. C'est sur nous qu'il fonde son empire. Aussi sommes-nous ses enfants autant chéris que dévoués.

Fraudes pieuses, spectacles indécents, farces coupables étaient autrefois révérés; mais leur règne a passé. Eh bien! Notre marche en est devenue plus secrète et plus sûre. Nous avions à nous venger; du fond de nos asiles, nous soufflâmes la discorde, nous fomentâmes ces guerres civiles qui ont inondé de sang l'Europe déchirée; nos libelles, nos sermons séditieux, les séductions du confessionnal nous suffirent pour aiguiser les poignards, et grâce à nos efforts, il fut universellement reconnu qu'il est permis, qu'il est saint de tuer un hérétique, c'est-à-dire notre ennemi: ainsi le père massacra son fils; ainsi le fils arracha à son père la vie qu'il en avait reçue; les forfaits ont produit des martyrs; nous dévastâmes de fertiles contrées, nous versâmes sans danger des flots de sang. Nul mortel dévoué à notre vengeance ne put se dérober à nos coups. Ici, les fils de Saint Dominique font périr le dernier des Valois; là, ceux d'Ignace immolent Henri, que des philosophes osent encore pleurer; les bûchers, le fer, les poisons, nous servent tour à tour; les victimes s'amoncellent, les bourreaux et les assassins sont fatigués; les prisons regorgent d'innocents, et nous de sang, d'or et de volupté… Mais nous ne sommes pas rassasiés. L'esprit de commerce, qui s'est venu joindre à celui de domination, nous prodigue en vain les trésors du nouveau monde, dévasté par notre art et aussi bien que celui-ci; notre avidité s'en irrite, et nos moeurs n'en sont pas adoucies; le calme règne en apparence, mais il n'est que simulé; nous sentons que nos richesses survivent à notre crédit; les ambitieux promoteurs du despotisme, qui, cependant, haïssaient les rois, sont anéantis; il nous faut bien rester dans le silence, mais non pas dans l'inaction. Nos complots se lient, nos trames s'ourdissent, nos ennemis nous attaquent avec les armes du ridicule, ils s'abusent sur leur prétendue supériorité: nous nous réservons bien d'autres ressources, nous minons sans bruit; tu es jeune, tu verras le fruit de nos travaux. Une révolution, éloignée peut-être, mais certaine, menace de nouveau le monde; nous foulerons aux pieds ces hommes superbes qui osent nous dédaigner, nous commanderons encore… Puissions-nous replonger les humains dans la barbarie, anéantir les sciences, arracher jusqu'au germe funeste de cette philosophie perfide qui nous abreuve d'humiliations, élever enfin sur tant de ruines le nouvel édifice de notre grandeur! Alors un sceptre de fer régira l'univers, soumis à nos caprices, dévoué à nos plaisirs. Nous disposerons, en sultans, des mères, des femmes, des filles de nos esclaves, et nous amènerons ces âmes avilies au point de regarder comme un bien leur déshonneur… Va, ces jours de gloire et de félicité s'avancent plus rapidement que ne le croient nos imprudents ennemis. Ils n'osent pas tenter le seul moyen de les reculer, celui de casser notre sainte milice et la hiérarchie puissante sous les drapeaux de laquelle nous servons, de nous arracher surtout ces richesses immenses qui nous rendent tout possible. Non, nous ne craignons rien de ce siècle vénal; nous payons des protecteurs qui deviendront nos esclaves: ils nous rendront au centuple ce qu'ils nous auront coûté. — Par la sambleu! père, voilà qui est sublime! Quelle immensité de vues! Quelle étendue de scélératesse! Quels mystères d'iniquités… (je m'arrête, car père Ambroise s'apercevait qu'il avait trop parlé et fronçait le sourcil; pour le dérider, j'attrape Alexandrine, qui dansait au milieu de la chambre…) Père, voulez-vous connaître le vrai type de la destinée des empires, l'instrument des révolutions, la boussole de l'univers?… Le voilà, dis-je, en mettant en évidence le con rebondi de la belle; c'est là que viennent aboutir les intrigues du sacerdoce, la morgue du sultan, le faste du mogol, les caprices du despote, les fureurs du tyran, les délires ambitieux du conquérant, les richesses des deux hémisphères!…

Foutre! je me sauve au milieu de la période, car père Ambroise m'enlève Alexandrine, et la jette sur son lit pour aboutir aussi.

Je rentre chez Violette; le chagrin m'y attendait: une régie avait chassé M Duret des fermes générales. Nous, nous n'avions rien à ménager, nous devions (nous, c'est-à-dire elle). Je lui conseillai de vendre ses meubles pour payer, et je me retirai pour ne pas gêner le déménagement.

J'ai toujours aimé la musique; je fis le même soir connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; d'ailleurs elle fout comme une enragée. Ma réputation abrégea le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages son porteur d'eau qu'elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d'assez mauvaise compagnie, et des gens de qualité amateurs qui n'ont pas même le mérite d'être bons.

J'étais à causer un après-souper avec un virtuose célèbre et charmant compositeur Cambini; nous parlions de la révolution de la musique en France; je l'écoutais avec avidité et je m'instruisais; tout à coup, un de ces messieurs nous aborde.

— Quoi! vous parlez composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d'une bonne force. — Je n'en doute point, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur l'artiste, et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, quelques leçons. — Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes soins. — Par exemple, monsieur veut composer un opéra, et il me demande le poème. — Sa musique est faite, apparemment? — Non pas. — Comment? Tant pis, jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des paroles; cela gêne un musicien et l'empêche de peindre; son imagination est refroidie. — Mais, monsieur, il me semble… — Il vous semble mal. Un orchestre, morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu'il faut; suivez le moline, cela s'appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d'accord avec la musique; mais aussi cela n'arrête point les effets… moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini? — Monsieur le marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l'amour, par exemple… — Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes; on relève cela par l'accord parfait; de là on passe dans le ton relatif par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce, dominante, sexte et les doubles octaves… Pardieu! l'on module dans un tour de main… As-tu de la fureur dans ton opéra? — Beaucoup, monsieur le marquis. — Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme; pour le récitatif, ad libitum, avec accompagnement obligé; ensuite, un choeur en fugue, à deux sujets bien sortants l'un et l'autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction; surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on entende un choeur peut-être), ensuite un grand silence; c'est imposant, ça, hein?… Un trois-temps bien tendre, pour faire le contraste, tu m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en allégro, avec quatre bémols à la clef; il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la poitrine; pendant ce temps-là, l'orchestre va le diable; puis ton héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu'on l'entende… Eh! non, morbleu! que l'orchestre l'écrase! Et si ce diable de Legros perce encore, on y mettra du tonnerre… Ah! ce que je te recommande, c'est une basse bien ronflante, que tout cela marche… — Et mes airs de danse, monsieur le marquis? — Oh! pour cela il nous faut du noble: un beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de Salentin, et puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long pour faire un peu gigoter Gardel… tu ne sais pas comment sortir de là? — Ma foi, non. — Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n'y a que ça, pour qu'on s'en aille gaiement… Ah! çà! bonsoir… — Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, coglione, coglione… — Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je… Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore… Nous rejoignîmes la compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas que l'on suivît ses avis.