Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre ressource avec elle; elle ne sait que foutre, encore brutalement. Un dernier trait me la fit planter là. Un soir, en sortant du spectacle, j'entre chez elle; elle allait souper en ville, et moi aussi. Peut-on partir sans faire graisser ses bottes? Je m'asseois sur une chaise; elle se met sur moi, et je la fous. Dans le plus fort du plaisir, et feignant de perdre la tête, la gueuse ne la perdit pas. Ma montre était superbe, elle en avait envie; l'escamoter lui parut joli; elle la tire doucement et la met dans sa poche. Aussi chatouilleux qu'elle, je m'en aperçois et je parviens à lui dérober la sienne, qui était d'un grand prix; nous nous quittons. Le lendemain, grandes inquiétudes de sa part, plaisanteries de la mienne… pour dénoûment: — Vous êtes une effrontée coquine, lui dis-je, je vous rends votre montre; gardez la mienne, vous l'avez profanée; ma seule vengeance sera de répandre ce trait odieux; il est neuf et vous fera honneur… Elle jura; je lui fis la révérence et je sortis.

Il faut donc jeter le mouchoir… Allons, Dorville, tu seras ma sultane. Ma foi! Elle en vaut la peine. Une taille de nymphe remplie de grâces; le plus bel incarnat anime son teint de blonde; ses grands yeux bleus ne demandent qu'à mourir pour ressusciter… On se retrouve du moins avec celle-là; ma cuisinière m'avait dégoûté. Nous commençâmes par coucher ensemble, et ma nuit fut éloquente et décisive. Je m'établis maître de la maison. J'avais sous moi un intendant avec qui il fallait des ménagements, parce qu'il payait la dépense; je suis bon diable, je lui laissai la chambre libre.

Cette nouvelle jouissance me plaisait beaucoup; tous les raffinements de la volupté nous enivraient tour à tour. Je la trouve un matin dans son cabinet de bain; elle en sortait comme Vénus Anadyomène, parée de sa seule beauté; une jambe était encore dans la baignoire; elle appuyait l'autre sur un fauteuil; ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules: sa main caressait une gorge d'albâtre; elle contemplait tous ses charmes avec un doux sourire; placé dans l'embrasure de la porte que j'avais entr'ouverte, observateur bandant, je jouissais de ce spectacle délicieux, et le feu coulait dans mes veines. Un bruit léger que je fais m'offre un nouveau tableau. Elle se baisse toute honteuse; la rougeur la colore; elle cherche à se faire un voile de sa longue chevelure… Un petit caniche, assis sur le fauteuil, s'élance justement où il fallait entre ses cuisses, lève la tête, voile le sanctuaire, jappe de toute sa force, et remplace par sa petite gueule une autre fente… J'entre en riant à gorge déployée; ma belle fut bientôt consolée, et devinez comment!

Vous vous imaginez que je devais être heureux… Eh bien! je ne l'étais pas. Dans ce beau corps, le temple des grâces, Dorville renferme l'âme d'une furie bizarre, capricieuse; elle n'a de constance que dans le mal et la noirceur; intéressée, avare même, elle n'attire des amants que pour les dévorer. — "Je suis fâchée, me disait-elle un jour, en parlant d'un malheureux dépouillé par elle, perdu, abîmé sans ressource, je suis fâchée de lui avoir laissé les yeux pour pleurer." Dorville empoisonne tout; sa langue perfide dénature les choses les plus simples; son esprit artificieux, fécond en intrigues, cache la dissimulation la plus profonde sous le voile de la naïveté la plus ingénue; méchante, comme tous les faibles, les crimes ne lui coûteraient rien sans la crainte des supplices. — Eh! pourquoi vivre avec un pareil monstre? — Je ne la connaissais pas; elle est séduisante; je croyais qu'elle m'aimait… J'en fus cruellement puni.

Le comte de *** était mon ami; il venait souvent chez Dorville, sa présence ne me gênait pas; je ne l'en croyais pas amoureux; j'étais tranquille; mais bientôt je crus démêler en lui de la contrainte; il venait plus fréquemment, mais sa gaieté disparaissait. Peu à peu, il se montra sombre et taciturne, accabla notre société d'ennui et moi de chagrin. Je m'efforçais de le distraire; il recevait mes avances avec cette politesse gênée qui présage aux amis le refroidissement et la rupture. Dorville est adroite, insinuante; je la priai de tirer de mon ami le secret de ses malheurs; elle parut entrer dans mes vues… La perfide… Quelques jours après, elle m'inquiéta par sa profonde tristesse; je la surpris plus d'une fois versant des larmes qu'elle voulait dérober. Inquiet, alarmé, je pressai, je conjurai; enfin, dans ces moments où, tout entier l'un à l'autre, on ne se refuse rien, je renouvelai mes efforts; alors, avec cette émotion, cet accent que la vérité seule devrait connaître: — Oh! mon ami, me dit-elle, cher amant! je vais navrer ton coeur; mais j'exige ta parole, cette parole sacrée, que tu contiendras une trop juste fureur. (je promets ce qu'elle me demande…) Tu croyais le comte ton ami, il n'est qu'un traître. — Un traître! lui? — Oui, un traître bien lâche, et il a voulu me rendre sa complice. Il m'a fait l'aveu de son indigne amour. J'ai essayé de le ramener à l'honneur, à l'amitié; j'ai employé la douceur, les prières, les larmes… Mais au nom de l'amitié, son emportement a été extrême: je l'abjure, s'est-il écrié, je l'abjure! Mon rival est mon ennemi! Ajouterai-je les insultes qu'il t'a faites? Non, non, mon coeur en saigne encore; tu voudrais te venger, tes jours seraient en péril… Mais, dieu! que je crains de noirceurs!… Le barbare!… Et des pleurs inondent son visage, elle en baigne le mien; ses caresses portent dans mes veines tous les feux de la volupté et tous les poisons de la jalousie; l'orgueil développe un amour que je n'avais pas cru sentir… Moi, je perdrais tant de charmes!… Indigne ami, tu périras, ton sang lavera ton offense… Dorville ne feint d'apprécier ma fureur que pour l'attiser davantage; mais elle m'avait lié par des serments; la rage se concentre et fomente dans mon sein.

Le comte revint; nous nous agaçâmes; je le persiflai; Dorville, toujours en tiers, empêchait toute explication; cette situation était trop violente pour durer. Le comte m'insulta, nous sortîmes; la fureur nous guidait l'un et l'autre; je l'atteignis d'un coup mortel qui l'étendit à mes pieds… Hélas! le voile affreux qui nous couvrait se dissipe aussitôt; le comte laisse tomber son épée: je me précipite sur mon malheureux ami pour arrêter son sang: — C'en est fait, me dit-il, je meurs… Je l'ai mérité… Ami, je voulais t'arracher la vie… Dorville me l'avait demandé. — Dorville! ô ciel! — Ma passion était au comble… Elle avait mis mon bonheur à ce prix… Adieu, pardonne-moi… Que je meure du moins ton ami… Il s'efforce de m'embrasser; il expire… O terre! engloutis-moi!… Je m'arrache de ce lieu d'horreur; désespéré, furieux, j'erre en proie aux furies qui me déchirent. Je ne sais où je vais; mes pas s'arrêtent machinalement devant la maison de l'infâme; j'y monte et je tiens encore le fer fumant du sang de mon ami… — C'est moi, c'est moi qui l'ai tué! m'écriai-je en hurlant de douleur; tiens, monstre, assouvis ta rage! Il n'est plus; tu voulais qu'il versât mon sang; tu m'as demandé sa vie, tu lui demandais la mienne; viens, prends-la, rassasie-toi de carnage!… Le sang-froid, la sérénité règnent sur son visage; la joie y perce; elle ose encore me tendre les bras, me féliciter sur ma victoire… — Horrible mégère, tremble! Cette main que tu as rendue criminelle pourrait t'en punir. Un geste furieux accompagne ces mots; son sein palpite et la pâleur le couvre… Je jette mon épée loin de moi; toute son audace renaît… — Eh bien! dit-elle, j'ai tout conduit, il est vrai; je le détestais, j'ai alimenté son amour pour le perdre; je l'ai animé contre toi; je savais que je ne t'exposais que faiblement; il m'avait offensée autrefois, en me préférant une rivale… Je suis vengée!…" Je l'entendais à peine. Devenu plus calme, je m'évanouis et je me retrouvai dans mon lit, au milieu de mes gens.

Longtemps je fus inconsolable; absorbé dans ma douleur, je fuyais les humains. L'image de mon ami succombant sous mes coups me suivait sans cesse; je me refusais à toute distraction; je mourais lentement, j'invoquais le tombeau.

Dans la même maison, mais dans un corps de logis séparé du mien, la femme d'un colonel vivait très retirée; jusque-là je lui avais rendu quatre fois par an les simples devoirs de l'honnêteté. Ma vie trop dissipée, le genre auquel je m'étais livré ne m'avaient pas permis de faire beaucoup attention à elle. Mon valet de chambre, instruit de mon affaire et désespéré de mon état, imagina que cette jeune dame pouvait seule m'en tirer. Mon changement de conduite et d'humeur avaient fait un événement dans la maison; il sut se faire presser d'en découvrir la cause; quelques mots lâchés à la femme de chambre excitèrent la curiosité de la marquise. Mon homme lui détailla ma funeste aventure; elle en fut touchée; chaque matin, ses gens s'informèrent par son ordre de ma santé. L'apathie où j'étais plongé ne me permit pas de sentir que je devais l'en remercier; nous nous rencontrâmes un jour en sortant; elle me fit des reproches de mon humeur sauvage avec un air d'intérêt; je lui marquai de l'empressement de réparer ma faute, et nous restâmes. Ma visite fut courte, mais le premier pas était beaucoup; je continuai, je la vis plus fréquemment, bientôt je n'en bougeai pas. La marquise était douce et complaisante; elle ne se rebutait pas de détails cent fois repétés; elle s'attendrissait et pleurait avec moi; ma douleur devint moins amère; le sentiment de ce que je devais à cette aimable amie me fit une douce habitude de la reconnaissance… — Ahi!… gare l'amour! — Hélas! mon enfant, tu as raison. Une liaison intime, une confiance sans bornes entre une femme de vingt-deux ans, charmante, et un jeune homme, y conduisent infailliblement. D'ailleurs, combien la douleur dispose à la tendresse! — Enfin! te voilà à l'amour parfait. Belle chute, mon ami, belle chute! — Non, je ne ferai point le langoureux Philinte. La marquise n'est pas de ces femmes qui se plaisent au merveilleux.

Jolie, sans vouloir le paraître, vraiment bonne et sensible, aussi séduisante qu'on peut l'être et toujours égale, cette femme adorable n'est cependant pas heureuse. Son mari, comme trop de nos militaires, néglige un trésor qu'il possède pour courir après des guenons. Il ne croit pas à la vertu qu'il n'est pas digne de connaître, et cependant il est jaloux jusqu'à la brutalité; qui ne sait que c'est le moyen le plus sûr d'accomplir sa destinée? Il était digne de la sienne; mais combien Euphrosie méritait peu son infortune.

Quelle différence, ô mon ami, entre les caresses ingénues d'une femme aimable et naïve et les agaceries de nos coquines! Celles-ci peuvent enivrer nos sens, mais, leur fougue dissipée, on retombe sur soi-même; le dégoût, l'ennui empoisonnent jusqu'aux plaisirs passés; il faut s'aiguillonner pour les goûter encore.