La marquise a tout l'éclat de la jeunesse joint à une taille imposante; elle paraîtrait colossale, si elle était moins bien proportionnée. Cinq pieds quatre pouces, pieds nus; le plus beau corps du monde; une gorge ravissante; le bras, la main potelés; une physionomie qui, sans être la beauté, renferme mille grâces que n'a point une belle; une irrégularité piquante, des cheveux gros comme le bras et qui lui descendent jusqu'aux pieds: voilà son portrait.
Personne ne sait mieux qu'Euphrosie manier le ridicule; sans la bonté de son coeur, elle serait caustique, mais elle craindrait de faire de la peine même à ceux qui l'auraient offensée si le respect qu'elle inspire le permettait à l'audace. Chaque jour, son esprit m'étonnait davantage. Sa modestie lui faisait trouver étranges les marques de mon admiration… — Mais, mon ami, m'avait-elle dit vingt fois, tu te rendras ridicule; sans cesse tu me vantes, tu t'extasies sur des choses si simples. Tout le monde en dirait autant.
Mais son âme!… Comment te peindre cette âme tout aimante qui n'a d'existence que pour les sentiments nobles et tendres? C'est par eux qu'elle sort de ce calme inaltérable et doux qui la caractérise dans la société; c'est là qu'elle puise cette chaleur qui la rend si touchante, si dévouée, si sublime en amour. Euphrosie est aussi voluptueuse que tendre, mais elle est toujours décente; elle est pure, elle est chaste, et voilà pourquoi je ne connus jamais de jouissance égale.
Ne vous attendez pas à m'en voir esquisser le tableau. Que le voile du mystère couvre à jamais nos plaisirs… Mais que de combats j'eus à soutenir contre sa vertu! Combien de fois il me fallut lui répéter que le crime seul faisait la honte, et que l'amour, un amour tel que le sien, ne pouvait pas être criminel!… L'avouerai-je? son devoir fut longtemps plus fort que moi. Elle sentit le danger; elle eut le noble courage d'écrire à son mari, de lui demander ses soins et sa présence; il méprisa cette femme respectable, il rejeta ses prières; une indifférence repoussante, un mépris insultant furent le prix des efforts qu'elle faisait sur elle-même pour s'arracher à la tendresse… Je persuadai, je triomphai; Euphrosie ne rougit plus devant moi, la paix régna dans son coeur. Eh! quel homme de fer osera la condamner? Six mois se passèrent au milieu des délices. Isolés du reste de la nature, nous nous suffisions à nous-mêmes. Nos feux sans cesse renaissants avaient toujours le charme de la nouveauté. Une confiance mutuelle et sans bornes achevait notre bonheur.
Hélas! peut-il durer longtemps? Vils jouets du destin, que possédons-nous de stable! Et pour quelques gouttes bien mêlées dans l'océan de maux, faut-il chérir la vie!… La marquise portait dans son sein un gage de notre amour. Bientôt son état ne fut plus incertain. J'étais au comble de la joie sans oser le lui témoigner, joie insensée peut-être, mais si douce que je ne pensais pas même à la combattre. Euphrosie, plus éclairée par ses pressentiments, se sentait dévorée d'inquiétudes que sa douceur et son amour déguisaient à peine. Son mari, de retour à Paris, avait aisément démêlé nos liaisons, et le lâche les avait divulguées. Il nous prodiguait à tous deux les injures; vingt fois Euphrosie arrêta mon bras prêt à la venger; elle sut m'enchaîner par des serments, mais son bonheur fut altéré à jamais. Sans cesse je la surprenais baignée de larmes, et j'y mêlais les miennes… — Euphrosie, lui dis-je un jour, hélas! Je cause tes douleurs et je ne puis les adoucir; nos coeurs cessent-ils donc de s'entendre? Ah! pourrais-tu jamais me haïr? — Te haïr! Ah! jamais tu ne me fus si cher. Cet enfant infortuné que je nourris dans mon sein naîtra sous de cruels auspices sans doute, mais il a resserré, s'il est possible, les noeuds qui m'unissaient à toi. Va, mon ami, je ne suis point injuste, et je t'ai fait des sacrifices; ne crois pas que je m'en repente; je t'en ferais de bien plus pénibles… Cher amant, il m'en reste peut-être bien peu à t'offrir… Au moins que cet enfant te rappelle sa mère. — Cruelle! que veux-tu me faire entendre?… Et voilà donc ton amour!… Ah! si je t'étais cher, paierais-tu d'un tel prix ma tendresse?… Meurs, meurs, pusillanime amante, mais tu jouiras, avant d'expirer, du barbare plaisir d'avoir immolé ton amant. Tu vas priver ton enfant de tes embrassements et des miens, il restera en butte à tous les coups du sort; inconnu sur la terre, entouré d'ennemis peut-être, il vivra pour la douleur, et c'est toi, si tendre, si compatissante, qui, en lui donnant le jour, le voues à de longues infortunes que n'adoucira jamais notre tendresse… Euphrosie m'interrompt par ses sanglots, mais le torrent de larmes qu'elle répand dans mes bras paraît soulager son coeur… — Oh! mon Euphrosie, lui dis-je alors, quitte, quitte ces funestes pensées. Rappelle ton courage… Conserve-toi pour l'amour; ne m'as-tu pas dit mille fois que tu ne vivais que pour moi?
Elle me promit d'être plus tranquille. Je crois qu'elle le devint en effet.
Peu de jours après, des ordres de la cour me forcèrent à me rendre en Bretagne. Mon voyage devait être court, mais Euphrosie avançait dans sa grossesse. Que d'inquiétudes j'allais lui donner, et combien j'en ressentais!… Des pressentiments affreux nous agitaient. Nos adieux furent cruels; longtemps pressés dans les bras l'un de l'autre, il nous semblait que c'était pour la dernière fois. Euphrosie s'évanouit; on m'arracha d'auprès elle. Il fallut partir.
Déjà je me flattais d'un prompt retour; mes affaires allaient finir; je reçois ce billet d'un ami: "Que fais-tu, malheureux? Tu remplis de stériles devoirs et tu négliges les plus sacrés. Accours, ne perds pas un instant, viens servir l'amour…" Je vole, l'âme saisie d'effroi, j'arrive… Horrible spectacle!… Tout est en deuil chez Euphrosie… Ciel! ô ciel! elle n'est plus!… Je veux la voir, je veux l'embrasser encore, je veux mourir avec mon amante… J'avance, malgré les efforts de ceux qui me retiennent; ils me parlent, je ne les entends pas. Ivre de désespoir, j'allais entrer… — Arrête, jeune téméraire, me dit un vieillard vénérable qui sort de la chambre d'Euphrosie, respecte ces lieux habités par la douleur… Son accent sévère, mais touchant, pénètre mon coeur; je me précipite à ses genoux, sans le connaître, je l'embrasse… — Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi, laissez-moi revoir mon amante; j'invoque cette seule grâce… Hélas! ne puis-je obtenir une mort plus douce auprès d'elle? — Relève-toi, me dit-il en pleurant… Jeune insensé, tu précipites au tombeau ma douloureuse vieillesse. Que t'avais-je fait? Jusqu'ici rien n'a souillé mes cheveux blancs; tu livres mes derniers jours à la honte, au désespoir. Déjà, ton funeste amour me coûte mon fils et ma fille; l'un était mon soutien et l'autre mon bonheur. — Vous, son père!… O dieux!… Vieillard infortuné, prenez ma vie; je ne désavouerai pas mon amour, et puissiez-vous en vous vengeant me réunir à mon amante. — J'ai tout perdu; je pourrais t'imputer tous mes maux; mais je n'ai pas le coeur d'un barbare, et je ne puis ni ne veux te haïr… (mes cris, mes gémissements sont ma seule réponse…) Eh quoi! C'est donc à moi de te consoler? Calmez-vous, jeune homme trop malheureux; Euphrosie… — Eh bien! mon père… j'attends à vos genoux mon arrêt… — Euphrosie respire encore. — Elle respire!… O dieux! laissez-moi… courons… (je m'arrête avec le sang-froid et l'égarement du désespoir). Mais non, elle n'est plus; vous me flattez encore pour savourer plus longtemps votre vengeance… A ces mots, mes forces m'abandonnent, je tombe sur un fauteuil; une stupeur mortelle s'empare de moi; j'ai les yeux ouverts et je ne vois rien.
Le père d'Euphrosie daigne me prendre la main: — Je ne vous trompe point, mais votre sort et le mien n'en sont guère moins cruels. Croyez ce que je vous dis, et apprenez les malheurs que vous causez. Huit jours après votre départ, le marquis de *** vint voir ma fille. Euphrosie venait de lui confier son état et son amour. Le marquis, furieux, s'emporte contre sa femme dans les termes les plus outrageants. En vain mon fils veut l'apaiser. Le marquis menaça Euphrosie. Il voulut même la frapper. Mon malheureux fils se jeta au-devant de sa soeur; son beau-frère, hors de lui, tire son épée et le force à se mettre en défense. La rage l'aveuglait; il se précipite sur le fer de son adversaire; mon fils, désespéré, le blesse; le marquis cachait un pistolet dont il tua mon enfant… A la vue de ce combat funeste, Euphrosie était tombée sans connaissance; les douleurs d'un accouchement prématuré la rappelèrent à la vie et à toute l'horreur de sa destinée: elle a mis au monde un enfant qui n'est plus; on a jusqu'ici désespéré de la mère, aujourd'hui elle paraît moins mal; comment échapperait-elle à sa douleur?… J'avais dévoré ce terrible récit, j'étais immobile, mais, dieux! Que de serpents déchiraient mon coeur!… — Eh bien! m'écriai-je avec amertume, elle vit… elle vit, mais c'est pour me détester… Mais non, Euphrosie ne peut pas me haïr… O mon père! ah! souffrez que je vous donne ce nom, je vous offrais ma vie, elle vous sera consacrée; que je répare autant qu'il est en moi vos pertes affreuses, que je devienne votre fils! Oh! combien les devoirs m'en seront doux!… Mais, mon père, laissez-moi sauver votre fille; Euphrosie vivra pour vous aimer… le bon vieillard s'attendrit; un rayon d'espoir pénètre son âme; il pleure sur moi, il daigne me presser contre son sein… Hélas! nous nous abusions tous deux; Euphrosie revint à la vie, mais une mélancolie profonde l'avait empoisonnée pour jamais, elle refusa de me voir et courut s'ensevelir dans un couvent. Je tentai tout pour vaincre ses résolutions; son père seconda mes efforts; tout fut inutile, elle prit le voile et prononça les voeux.
Mon imagination était allumée, ma tête exaltée, mon coeur inondé de tristesse. Je pris un parti violent, et sans communiquer à qui que ce fût mon dessein, je montai à cheval et courus chercher la trappe pour y ensevelir le reste de mes jours.