Le ciel semblait conjuré contre moi. Un orage affreux m'oblige de m'arrêter à Versailles; j'étais percé, je n'avais rien pour changer; je me jette dans une auberge pour me sécher, et rendu de fatigue, je me résous bientôt à y passer la nuit.
Seul dans ma chambre j'y broyais du plus beau noir possible: l'histoire de l'abbé de Rancé me montait au quatrième siècle; je ne voyais rien de si beau que ces longs cimetières dont quelques lampes sépulcrales perçaient à peine les sombres horreurs; j'entendais cette cloche funèbre qui semble appeler la mort; je la voyais s'avancer à pas lents; Comminge et Euphémie étaient devant mes yeux; je prenais le travail pénible de mon imagination délirante pour l'héroïsme de la vertu; j'allais enfin m'enfoncer dans ces demeures funèbres, où gémissent tant de malheureuses victimes des préjugés, des passions… je le voulais, la providence ne le voulut pas.
Absorbé dans mes sombres réflexions, je n'apercevais pas une très jolie fille de l'auberge, arrivée depuis un quart d'heure devant moi… J'y prends garde enfin; je sors de ma rêverie, mais pour tomber dans une autre; je lui approche un fauteuil, la croyant, ma foi, je ne sais qui; je l'oblige à s'asseoir; elle ne doute plus de ma folie; enfin, à force de me demander ce que je voulais pour mon souper, elle me rappelle à moi; je ris, elle éclate.
Je donne mes ordres; Madelon descend et revient faire mon lit. La bonté divine veillait sur moi. Ces sortes de filles portent leurs cotillons fort courts; Madelon, en s'allongeant, me laissait voir une jambe faite au tour et le bout d'une cuisse très blanche… Hélas! me dis-je à moi-même, je vais m'enterrer; que cette pauvre fille profite du moins de mon reste; enfilons-la, c'est le dernier coup que je foutrai de ma vie… Alors, avec une gravité sans égale, je la prends par les deux pattes; je la jette sur le lit, je la trousse et je l'enfourne avant qu'elle eut le temps de voir comment. Elle fit un peu la revêche, mais où est la fille qui ne marche pas au troisième coup de cul? Seulement, pour me marquer son dépit, elle remuait comme un diable. Par habitude, je voulais recommencer; elle me fit convenir que cela ne se pouvait pas; qu'on attendait après elle; mais nous arrêtâmes qu'elle viendrait coucher avec moi, et je me débarrassai en sa faveur de quelques louis, qui, suivant mon projet, allaient me devenir inutiles; car je n'en démordais pas.
Nous passâmes la nuit ensemble; je m'en donnai comme pour la dernière fois; mais admirez l'ouvrage du bon Dieu! Plus j'allais à ce diable de trou, plus ma tête se calmait; mes résolutions s'affaiblissaient d'autant, et je résolus, sous prétexte de fatigue, d'attendre encore une nuit pour me déterminer; je ne fus pas dans cette peine. Une berline de poste arriva vers l'heure du dîner; deux hommes qui étaient dedans me firent demander la permission de partager le mien; je l'accordai; mais quel fut mon étonnement! C'étaient deux de mes amis intimes qui me galopaient. — Ah! Ah! monsieur l'enragé, me dit Saint-Flour, vous faussez donc ainsi compagnie! Que diable! tu as l'air du chevalier de la triste figure! Je voulais soutenir contenance, ils m'envoyèrent promener, me persiflèrent, me démontrèrent que je n'avais pas le sens commun; je le crus; je montai en voiture avec eux: nous arrivâmes à Paris.
Pendant quelque temps je fus un peu honteux; d'ailleurs, le diable m'emporte si je savais où aller, ni quelle liaison former! Cependant, j'étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m'offrir leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime; je me décidai à me mettre la corde au cou, à me marier. —Ah! tu vas faire une fin? — Oui, une fin; c'est, pardieu, bien périr avant le temps!
Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui observant que j'étais pressé. — Oui, me dit-elle, la voulez-vous jolie? — Ma foi! cela m'est égal; c'est pour en faire ma femme; je ne m'en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux. — Il la faut riche? — Oh! cela, le plus possible. — De l'esprit? — Mais, oui, là, là. — Je tiens votre affaire. Connaissez-vous Mme de L'Hermitage? — Non. — Je vous présenterai; c'est une de mes amies; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère est excellent. — (ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!…) Mon aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles, manigancer mon affaire et me vanter: le soir elle m'écrit deux mots, et deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.
Mme de L'Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos demi-dieux, tous nos apollons modernes viennent chercher des dîners qu'ils paient en sornettes. Dès l'antichambre, je respirai une odeur d'antiquité qui me saisit l'odorat; la vieille m'avait prévenu qu'il fallait beaucoup admirer. J'entre dans un salon immense et carré; j'y trouve la maîtresse de la maison avec l'air d'une fée, le corps d'un squelette et le maintien d'une impératrice. Elle m'assomme de longs compliments; j'y réponds par des révérences sans nombre; je cherche des yeux la future… Ah! foutre! on vous en donnera!
Diable! il faut que sa chère mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle qu'on expose une fille au regard du premier occupant?… La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries d'antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de troyens et perfides grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laque surmontés d'urnes à l'antique et de pyramides tronquées trouvées dans les fossés de Ninive La Superbe. Des tables de marbre de Paros, portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins, et d'un grand médailler. La cheminée, élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d'un miroir de métal, environné d'une bordure immense en filigrane; c'était, je crois, celui de la belle Hélène. Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba, couverts de tapisseries, durement rembourrés pour éviter la mollesse, mais magnifiquement dorés… Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne. Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne et moi.
En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il ne m'était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu'alors je verrais Mlle Euterpe… Foutre! voilà un beau nom; j'ai diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.