Il était dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. «L'armée ennemie, dit-il, passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la surprendre et l'achever.» L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur immodérée; puis il dicta le bulletin de cette journée.
Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient été exposée. Quelques-uns attribuèrent ce soin a une recherche d'amour-propre. Les mieux instruits en jugèrent autrement; ils ne lui avaient guère vu de passion vaine ou gratuite: ils pensèrent qu'à cette distance, et à la tête d'une année d'étrangers, qui n'avait d'autre lien que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui avait paru indispensable à conserver.
En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à espérer des champs de bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour vaincre; ni une victoire, puisque son génie suffisait de loin, sans même qu'il fit donner sa réserve. Tant que cette garde restait intacte, sa puissance réelle et sa puissance d'opinion restaient donc entières. Il semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme de ses ennemis; c'est pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation de cette redoutable réserve; et cependant, c'était à peine vingt mille hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.
Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: «qu'ils avaient vu le combat, gagné, dès le matin à la droite, s'arrêter où il nous était favorable, pour se continuer successivement de front et à force d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'était une bataille sans ensemble, une victoire de soldats plutôt que de général! Pourquoi donc tant de précipitation pour joindre l'ennemi, avec une armée haletante, épuisée, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, négliger d'achever, pour rester, tout sanglant et mutilé, au milieu d'un peuple furieux, dans d'immenses déserts, et à huit cents lieues de ses ressources?»
On entendit alors Murat s'écrier: «que, dans cette grande journée il n'avait pas reconnu le génie de Napoléon.» Le vice-roi avoua «qu'il ne concevait point l'indécision qu'avait montrée son père adoptif;» et Ney, quand il fut appelé à son tour, mit une singulière opiniâtreté à lui conseiller la retraite.
Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent seuls, que ce vainqueur de tant de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante. Ceux-là citèrent alors ces mots, que lui-même avait écrits en Italie quinze ans plus tôt: «La santé est indispensable à la guerre, et ne peut être remplacée par rien;» et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs d'Austerlitz, où l'empereur s'écria: «Ordener est usé. On n'a qu'un temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même je devrai m'arrêter.»
Pendant la nuit, les Russes constatèrent leur présence par quelques clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus d'armée, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille. On les portait à deux lieues en arrière, à cette grande abbaye de Kolotskoï.
Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les régimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les villages environnans.
L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point de récits; une morne taciturnité.
On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau. Leurs vêtemens étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre, un air fier, et même à l'aspect de l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la position de tous.