De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain, et derrière les retranchemens à demi détruits. Il fallut tenir les soldats à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par l'ennemi qu'ils contenaient.

Ce fut vers quatre heures que cette dernière victoire fut remportée; il y en eut plusieurs dans cette journée: chaque corps vainquit successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès pour décider de la bataille, car chacun, n'étant pas soutenu à temps par la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'éloignait de l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre. L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.

Alors seulement, l'empereur monta à cheval avec effort, et se dirigea lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les balles nous disputaient encore.

Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de Ney et de Murat, il resta toujours le même, sa démarche affaissée, sa voix languissante, et ne recommandant à des vainqueurs que la prudence; puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était, depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les vicissitudes de cette terrible journée.

En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna «de faire enfin avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dépasser le nouveau ravin qui séparait de l'ennemi.» Il ajouta, «qu'il le chargeait de garder le champ de bataille; que c'était là tout ce qu'il lui demandait; qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.» Il le rappela bientôt pour lui demander «s'il l'avait bien entendu, lui recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ de bataille.» Une heure après, il lui fit encore réitérer l'ordre «de n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivât.»


[CHAPITRE XII.]

Quand il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux encore plus que les hommes avaient parlé; cette victoire, tant poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète: était-ce lui, qui poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert ses dernières faveurs?

En effet, les pertes étaient immenses, et sans résultat proportionné. Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un frère; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables. Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés. Quel deuil dans Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pensées pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque dans sa tente, la victoire est silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs.

Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent: mais leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets.