Ouwarof, deux régimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques tombaient sur sa réserve; le désordre s'y mettait; il y courut, et, secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre à la tête d'une attaque décisive.
C'était le moment où Murat, forcé à l'inaction dans cette plaine où il régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son frère pour se plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. «Il ne lui demande plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs retranchées et les fera tomber avec l'armée qui les défend.»
L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessières, chef de cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'où il le jugerait convenable.
Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière; mais seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de se reconnaître; il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.
Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformé un flanc gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de Montbrun. Ce général était tué. Caulincourt le remplace; il trouve les aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général: «Suivez-moi, leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!»
Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie; là, pendant que la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.
Caulincourt répondit: «Vous m'y verrez tout à l'heure mort ou vif!» Il part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste; puis tournant subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son tombeau. On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte. Le grand-écuyer, frère du malheureux général, écoutait: il fut d'abord saisi; mais bientôt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes qui se succédaient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru impassible. L'empereur lui dit: «Vous avez entendu, voulez-vous vous retirer?» Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-écuyer ne répondit rien; il ne se retira pas; seulement il se découvrit à demi, pour remercier et refuser.
Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan; tout-à-coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues françaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir dans cette position.
Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent; on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux; et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient élevés.
On ne put poursuivre leurs débris: de nouveaux ravins, et derrière eux des redoutes armées protégeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit; couvrant ainsi la grande route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur refuge.