Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir, la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois, descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son tempérament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de sort génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le double poids de la fatigue et de la fièvre.
Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas; car, aussitôt après Belliard, Daru, poussé par Dumas et sur-tout par Berthier, dit à voix basse à l'empereur: «que, de toutes parts, on s'écriait que l'instant de faire donner la garde était venu.» Mais Napoléon répliqua: «Et, s'il y a une seconde bataille demain, avec quoi là livrerai-je?» Le ministre n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'empereur remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.
[CHAPITRE XI.]
Cependant, Barclay avec la droite luttait opiniâtrément contre le prince Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la Kologha devant la grande redoute ennemie. Là sur-tout, les Russes avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces crêtes, toutes hérissées de fer et de feu! Mais ces élémens, l'art, la nature, tout leur manqua à la fois: assaillis par un premier élan de cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.
Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arrivé la veille du fond de l'Espagne; il s'était jeté en volontaire et à pied à la tête des tirailleurs les plus avancés; comme s'il fût venu représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande-armée, et qu'animé de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en tête et la première au danger.
Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. À sa droite, Friand n'attaquait pas encore Semenowska à sa gauche, les divisions Gérard, Broussier et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.
D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers coups de canon, envoya au prince Eugène, officiers sur officiers, pour presser son attaque.
Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes, avec une résolution digne de cette grande circonstance. Le 30e régiment fut chassé de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son général percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a d'insupportable l'idée de s'avouer vaincu.
Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa position critique; mais Napoléon répondit «qu'il n'y pouvait rien; que c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort, que la bataille était là; et le prince ralliait toutes ses forces pour tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent de sa gauche, détournèrent son attention.