Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration ait été blessé; soit qu'une première disposition échouant, leurs généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans confusion. Enfin ces amasses inertes se laissèrent écraser pendant deux heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis.
Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions s'épuisaient; ils se décident: Ney marche donc en étendant sa droite, qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau front qu'on lui a opposé. Davoust et Murat le secondent, et les débris de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.
La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène.
Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney, Davoust et Murat, après avoir fait tomber Bagration et la moitié de la ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite.
Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrière une ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris! «La jeune garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!»
C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. Ce général déclare «que, de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'à la route de Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule confuse de fuyards, de blessés et de chariots en retraite; qu'une ravine et un taillis clair les en séparent encore, il est vrai, mais, que les généraux ennemis, déconcertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce désordre, et décider du sort de l'armée ennemie et de la guerre!»
Cependant, l'empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller voir encore et de revenir lui rendre compte.
Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce «que l'ennemi commence à se raviser; que déjà on voit le taillis se garnir de ses tirailleurs; que l'occasion va s'échapper; qu'il n'y a plus un instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer la première!»
Mais Bessières insiste sur l'importance de la garde; il rappelle «la distance où l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napoléon et la France; qu'on devait conserver au moins cette poignée de soldats qui restaient seuls pour en répondre.» Et l'empereur alors dit à Belliard, «que rien n'était encore assez débrouillé; que, pour faire donner ses réserves, il voulait voir plus clair sur son échiquier.» Ce fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant la grande redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène.
Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce l'impossibilité d'émouvoir l'empereur: «il l'a, dit-il, trouvé assis à la même place, l'air souffrant et abattu, les traits affaissés, le regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces épouvantables bruits de guerre, qui lui semblent étrangers!» À ce récit, Ney, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure, éclate: «Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de bataille! Que fait l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à portée que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire par-tout l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux pour lui!»