[CHAPITRE XIII.]
En même temps, Murat poussait l'arrière-garde russe jusqu'à Mojaïsk: la route qu'elle découvrit en se retirant, était nette et sans un seul débris d'hommes, de chariots, ou de vêtemens. On trouva tous leurs morts enterrés, car ils ont un respect religieux pour les morts.
Murat, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maître; il envoya dire à l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arrière-garde russe avait pris position en avant des murs de cette ville, derrière laquelle on voyait sur une hauteur tout le reste de leur armée. Ils couvraient ainsi les routes de Moskou et de Kalougha.
Peut-être Kutusof hésitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva. D'ailleurs les Russes tenaient à honneur de ne coucher qu'à quatre lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de désencombrer la route derrière eux, et de déblayer leurs débris.
Leur attitude était ferme et imposante, comme avant la bataille; ce qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi à la lenteur que nous avions mise à quitter le champ de Borodino, et à une profonde ravine qui se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aperçut pas cet obstacle; un de ses officiers, le général Dery, le devina. Il alla reconnaître le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les baïonnettes russes.
Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain l'impossibilité; il lui-montrait cette armée sur la hauteur opposée, qui commandait Mojaïsk, et ce ravin où le reste de nos cavaliers était prêt à s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emporté, répétait «qu'il fallait qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!» Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres, lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder l'exécution, afin de lui donner le temps de réfléchir, et qu'un contre-ordre prévu pût arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en épuisant ses canons sur des Cosaques ivres et épars, dont il était presque environné, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages hurlemens.
Néanmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la veille: Belliard y fut blessé; ce général, qui depuis manqua beaucoup à Murat, s'occupait à reconnaître la gauche de la position ennemie: elle était abordable, c'était de ce côté qu'il eût fallu attaquer; mais Murat ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait devant lui.
Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit, et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk, marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les boulets qui arrivaient jusqu'à lui.
Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière-garde ennemie entre lui et la ville, et derrière, les feux d'une armée de cinquante mille hommes. Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de découragement de l'ennemi; il y parut insensible; il écouta les rapports d'un air affaissé et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un village à quelques pas de là, et à portée des feux ennemis.