L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-être la Russie tout entière eût fléchi sous nos armes aux champs de la Moskowa: son inclémence prématurée vint singulièrement à propos au secours de leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille même de la grande bataille! un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça Napoléon. Dès la nuit qui précéda cette bataille décisive, on a vu qu'une fièvre ardente brûla son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accablé pendant le combat; cette souffrance arrêta ses pas et enchaîna son génie pendant les cinq jours qui suivirent: après avoir préservé Kutusof d'une ruine totale à Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes de son armée, et de les dérober à notre poursuite.

Le 9 septembre nous montra Mojaïsk debout et ouverte; mais en deçà, l'arrière-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans la ville, les uns pour la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger: ceux-ci n'y trouvèrent point d'habitans, point de vivres, mais seulement des morts, qu'il fallut jeter par les fenêtres pour se mettre à couvert, et des mourans qu'on réunit dans un même lieu.

Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient pas osé incendier ces habitations; toutefois, leur humanité, qui n'avait pas toujours été si scrupuleuse, céda au besoin de tirer sur les premiers Français qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de sorte qu'ils mirent le feu à cette ville de bois, et brûlèrent une partie des malheureux blessés qu'ils y avaient abandonnés.

Pendant qu'on cherchait à les sauver, cinquante voltigeurs du 33e gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie occupaient le sommet. L'armée française, encore arrêtée sous les murs de Mojaïsk, regardait avec surprise cette poignée d'hommes dispersés, qui, sur cette pente découverte, irritaient de leurs feux des milliers de cavaliers russes. Tout-à-coup ce qu'on prévoyait arriva. Plusieurs escadrons ennemis s'ébranlèrent: un instant leur suffit pour envelopper ces audacieux, qui se pelotonnèrent rapidement, et firent face et feu de tous côtés; mais ils étaient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et d'une si grande quantité de chevaux, qu'ils disparurent bientôt à tous les yeux.

Une exclamation générale de douleur s'éleva de tous les rangs de l'armée. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'œil fixe, suivait tous les mouvemens de l'ennemi, et cherchait à démêler le sort de ses compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et demandaient à marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou croisaient la baïonnette d'un air menaçant, comme s'ils avaient été à portée de les secourir. Tantôt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on combat, tantôt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.

Quelques jets de fumée, qui s'élevèrent du milieu de cette masse noire de chevaux, prolongèrent l'incertitude. On s'écria que les nôtres tiraient, qu'ils se défendaient encore, que tout n'était pas fini. En effet, un chef russe venait d'être tué par l'officier commandant ces tirailleurs. Il n'avait répondu à la sommation de se rendre que par ce coup de feu. Cette anxiété durait depuis plusieurs minutes, quand tout-à-coup l'armée jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la cavalerie russe, étonnée d'une résistance si audacieuse, s'écarter, pour éviter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce peloton de braves, maître sur ce vaste champ de bataille, dont il occupait à peine quelques pieds.

Dès que les Russes virent qu'on manœuvrait sérieusement pour les attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Ce fut comme après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain d'un si grand désastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirigèrent à tout hasard sur Moskou.

Ils marchèrent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain pilé, sans trouver ni hommes ni choses qui décelassent l'armée russe. Celle-ci, quoique son infanterie ne formât plus qu'une seule masse toute confuse, n'abandonna pas un débris: tant il y avait d'amour-propre national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le détail de cette armée, et tant nous fûmes dépourvus de toute espèce de renseignemens, comme de ressources, dans ce pays désert et tout ennemi.

L'armée d'Italie s'avançait à quelques lieues sur la gauche de la grande route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre: mais leur seigneur, le poignard à la main, se rua sur nos soldats, comme un désespéré; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus de patrie, et que la vie lui était odieuse; on voulut pourtant la lui laisser, mais comme il s'efforçait de l'ôter aux soldats qui l'entouraient, la pitié fit place à la colère, et on le satisfit.

Vers Krymskoïe, le 11 septembre, l'armée ennemie reparut bien établie dans une forte position. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard, dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le duc de Trévise fit d'abord convenir Murat de l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de la poudre eut bientôt enivré ce monarque. Il se compromit, et obligea Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'était le reste de la division Friand et la jeune garde. On perdit là, sans utilité, deux mille hommes de cette réserve, ménagée si mal à propos le jour de la bataille; et Mortier furieux écrivit à l'empereur qu'il n'obéirait plus à Murat.