Car c'était par des lettres que les généraux d'avant-garde communiquaient avec Napoléon. Il était resté depuis trois jours à Mojaïsk, enfermé dans sa chambre, toujours consumé par une fièvre ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquiétudes. Un rhume violent lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept personnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, il écrivait sur différens papiers le sommaire de ses dépêches. S'il s'élevait quelques difficultés, il s'expliquait par signes.
Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énumération de tous les généraux blessés le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il interrompit ce maréchal par cette brusque exclamation: «Huit jours de Mosckou, et il n'y paraîtra plus.»
Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout son avenir dans cette capitale, une victoire si sanglante et si peu décisive, avait affaibli son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le maréchal Victor, montrèrent sa détresse. «L'ennemi, attaqué au cœur, ne s'amuse plus aux extrémités. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout, bataillons, escadrons, artillerie, hommes isolés, sur Smolensk, pour pouvoir de là venir à Moskou.»
Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il dérobait la vue à son armée, Davoust pénétra jusqu'à lui; ce fut pour s'offrir encore, quoique blessé, pour le commandement de l'avant-garde, promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en vantant avec affectation l'audacieuse et inépuisable ardeur de son beau-frère.
Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'armée ennemie; qu'elle ne s'était point retirée sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'était plus qu'à deux journées de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y attachait, ranimèrent ses forces, et le 12 septembre il fut en état de partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.
FIN DU TOME PREMIER.
NOTES:
[1] En 1808, plusieurs hommes de lettres de Kœnigsberg, affligés des maux qui désolaient leur patrie, s'en prirent à la corruption générale des mœurs; elle avait, selon ces philosophes, étouffé le véritable patriotisme dans les citoyens, la discipline dans l'armée, le courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se réunir pour régénérer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En conséquence ceux-ci formèrent une association qui prit le nom d'Union morale et scientifique. Le gouvernement l'approuva, en lui interdisant toutefois, la politique. Cette résolution, toute noble qu'elle était, se serait peut-être perdue, comme tant d'autres, dans le vague de la métaphysique allemande; mais, vers le même temps, le prince Guillaume, dépossédé du duché de Brunswick, s'était retiré dans, sa principauté d'Oels en Silésie: on dit que du sein de ce refuge, il aperçut les premiers progrès de l'union morale dans la nation prussienne. Il s'y affilia et, le cœur tout rempli de haine et de vengeance, il conçut l'idée d'une autre ligue: elle devait se composer d'hommes déterminés à renverser la confédération du Rhin et à chasser les Français du sol de la Germanie. Cette union, dont le but était plus réel et plus positif que celui de la première, l'attira tout entière dans son sein, et de ces deux associations se forma celle des amis de la vertu.
Déjà, vers le 31 mai 1809, trois entreprises, celles de Katt, Doernberg et de Schill, avaient signalé son existence. Celle du duc Guillaume commença le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. Après des fortunes diverses, ce chef abandonné à lui-même au milieu de l'Europe soumise, et seul avec deux mille hommes contre toute la puissance de Napoléon, ne céda pas; il lui tint tête: il se jeta sur la Saxe et sur le Hanovre; mais, n'ayant pu les soulever, il se fit jour à travers plusieurs corps français qu'il battit, joignit la mer à Elsflet, et s'échappa du continent sur des vaisseaux anglais qui l'attendaient là pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait d'acquérir.