Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des mœurs, des figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces grands-officiers[12] ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? Ma renommée! s'écria l'empereur: J'y laisse mon nom et la crainte qu'inspire une nation armée!»

Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa couronne et de sa gloire.

Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau, Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne.

Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre laquelle lui seul pouvait les défendre.»

«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant, comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner à la Russie, qui s'en servirait contre nous.»

Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi menacer mon absence des différens partis encore existans dans l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse, vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses! Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce point assez?»

Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait, disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait moins l'effet au dehors qu'au dedans.»

Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi, c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint, dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre; mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi. Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue, une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un boulet: les jours sont écrits!»

Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots, Dieu le veut, répondaient à toutes les objections d'une politique pacifique et prudente.

Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la superstition.