Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur.
Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin, en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre malheureuse.
Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire naître?»
Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis 1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée, par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre entre la France et lui!
Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire l'éruption[10]!
Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage, chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis, et remettant en question ce qui était résolu.
Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs armes.
Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui déplaisait que le pays où l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au milieu de quelles mœurs? On les connaissait trop par la campagne de 1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature?
Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester européenne.
Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes, la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics, jusqu'aux vœux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter.