Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant, accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son ministre étonné.

Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.

Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie.

Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent intacts, et furent brûlés, par ses ordres.


[CHAPITRE II.]

Cependant Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit; il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.

Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger; ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître; la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie importait à l'existence à venir du grand empire français.

Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers[8], dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise: tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts.

Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition d'Alexandre.