À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en 1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre l'empereur russe.»

«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas le temps de les attendre.»

«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession.

«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard, trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une déclaration de guerre.»

À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché.

Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée, un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne pouvait plus guère que décroître.

À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord, et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.

Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat, de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même nationale. L'Europe y marchait à contre-cœur, parce que le but de cette expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.

Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses ministres lui dirent, l'un[6], «que ses finances avaient besoin de repos;» mais il répondit:

«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre ajouta[7]: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait nous consumer nous-mêmes.»