Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte. Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie. Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général. Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud, fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux ailes.
Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces satellites.
LIVRE SECOND.
[CHAPITRE I.]
Cependant Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au vœu général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès: c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des conversations de toute l'Europe.
Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer, mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, crée ou tue les souverains. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il aime à persuader.
Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative; l'empereur prévint les autres.
On[5] parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle, grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais, avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager ce qui était autour de lui?»