Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées.

Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte. Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour qu'elles méritassent une réponse.

On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement demandés comme auxiliaires.

Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant. Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité, conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur: secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la Finlande, et d'un subside.

À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie[4]! Un homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!»

Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante, c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle patrie.»

En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante; peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable.

On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale. Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?»

Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent, l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le forcer de suivre mon impulsion souveraine!»

Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des princes de Suède.