De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et sourde opposition de ce général contre son empereur était sans importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur mésintelligence.
À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son obstination.
Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement.
L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à contre-cœur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés; d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un appui.
Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui. Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef: ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur un protecteur assuré: il arriva tout le contraire.
Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival; à l'audacieuse reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois; il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur le trône de Suède.
Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état; enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider, Bernadotte avait été élu prince de Suède.
Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par ces marques de déférence, il pénètre dans le cœur de Napoléon. Il va partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits.
Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur.
De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne. Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède choisit ce dernier parti.