[CHAPITRE IV.]
Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la Turquie: mais la Suède nous restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre armée, c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: dès la première occasion de montrer sa reconnaissance, déserterait-il notre cause? On ne pouvait s'attendre à tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore moins prévoir, c'est qu'il sacrifierait les véritables et éternels intérêts de la Suède à son ancienne jalousie contre Napoléon, et peut-être à une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la fortune; si toutefois cette sujétion des hommes nouvellement parvenus aux grandeurs à ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est point une nécessité de leur position plus qu'une erreur de leur amour-propre.
Dans cette grande guerre de la démocratie contre l'aristocratie, celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharnés. Bernadotte, jeté presque seul au milieu des noblesses et des cours anciennes, ne songea qu'à s'en faire adopter: il réussit; mais ce succès dut lui coûter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner, au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire. Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans, s'unir à tous leurs ennemis, naguère les siens, pour écraser son ancienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à la merci du premier czar ambitieux de régner sur la Baltique.
D'un autre côté, il semble que le caractère de Bernadotte et l'importance de la Suède dans la lutte décisive qui s'engageait, ne pesèrent pas assez dans la balance politique de Napoléon. Ardent et entier, son génie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide, qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprécié les intérêts des Suédois, comme étant naturellement liés aux siens, dès qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans leur promettre assez; sa fierté ne calculant pas leur fierté, et les jugeant trop intéressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en détacher.
Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au prix d'une perfidie.
Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire, envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une, ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux, soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république, et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir, fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur. Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il le laissa sortir.
Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci, tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit.
Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission: mais Napoléon garda dans son cœur le souvenir de sa résistance. Il suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre.
Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y contraindre.
Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote, et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces griefs étaient fondés.