Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française, imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse. La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre. C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.

Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha, renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas le reconnaître.

Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup, le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue; enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans plus tôt.

On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était, ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce que le grand-seigneur commandât en personne son armée.

Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts. Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une puissance militaire capable de résister à la Russie.

Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations, et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier moment.

Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence, les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui qu'ils devaient le plus redouter.»

À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi. Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec les Russes le traité honteux de Bucharest.

Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais ensuite il leur fit trancher la tête.