Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui renfermaient ces promesses.

Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet; mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à Varsovie, où la même considération l'environne.

Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland; mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé: car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire d'Occident.

C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe. Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue de Tilsitt.

Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable, l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile; que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France, pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les dispositions, l'avait remplacé.»

L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs.

Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province, l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique: Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.

On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors: «qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces conquêtes sur des religions et des mœurs étrangères et ennemies, que de plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.»

De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs, elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec l'Italie et la France.»

Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout, qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Kœnigsgratz, et l'Elbe jusqu'à la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce. D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France. Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.»