Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps; il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône; que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il est perdu s'il reste stationnaire?»
Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et qu'enfin tout, datât de lui.
Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que, comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves. Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.»
Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette impératrice avait perdu cette influence que donne une présence continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens.
Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier, «qu'il le réduirait à obéir!—Eh! qui conteste votre puissance? répondit le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté sait que je ne crains pas le martyre.—Le martyre! répliqua Napoléon en passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne veux martyriser personne.»
Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de 1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.
Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main, le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut cette étoile?—Non, sire.—Regardez bien.—Sire, je ne la vois pas.—Eh bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle atteignait déjà les cieux.
Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et ceux de la politique du cardinal!
Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.
«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse, l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles, qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?»