Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang, et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il, on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait.
Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?
Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises douloureuses, on[14] avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que son père.»
Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.
Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre.
C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt: «Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.» Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya, par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.
[CHAPITRE IV.]
Pendant que Napoléon, entraîné par son caractère, par sa position et par les circonstances, paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des combats, il gardait le secret de sa perplexité; l'année 1811 s'écoulait en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre. 1812 venait de commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne avaient fléchi: Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19 janvier 1812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient; Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 1811); la France même devenait inquiète pour ses subsistances: tout enfin semblait détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait dans ces contrariétés les avertissemens d'une fortune toujours fidèle.
Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, où l'on reste long-temps seul avec soi-même, que son étoile parut l'éclairer de sa plus vive lumière; elle lui montre les différens génies de tant de peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure; les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même chez lui; que, comme les états de son armée, les tables de la population de son empire étaient trompeuses, non par leur force numérique, mais par leur force réelle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! Où étaient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mères le disaient assez! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la guerre en lui!