Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne; oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et l'exemple, «de ne jamais entreprendre sur deux points à la fois, mais sur un seul et toujours en masse!» Pourquoi enfin sortirait-il d'une situation brillante, quoique non assurée, pour se jeter dans une position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre, où tout revers serait décisif?
En ce moment, aucune nécessité de position, aucun sentiment d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre ses propres raisonnemens, et l'empêcher de s'écouter lui-même. Aussi devient-il soucieux et agité. Il rassemble les différens états de situation de chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxiété s'accroît; pour lui sur-tout l'irrésolution est un supplice.
Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations; il croit s'entendre nommer, et s'écrie: «Qui m'appelle?» Alors se levant, et marchant avec agitation: «Non, sans doute, s'est-il enfin écrié, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.» Et aussitôt il dicte précipitamment le projet d'une note détaillée, par laquelle l'empereur d'Autriche, son beau-père, deviendrait médiateur entre la Russie, l'Angleterre et la France.
Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas; on lui en fait l'observation; il répond, comme cela lui arrivait souvent: «Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expédier, la nuit conseille;» et il donne ordre que cette affaire reste secrète, et qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclaire sur les dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve et répète ses premières conclusions.
Celui qui écrivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812), Czernicheff porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au rétablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres griefs.
Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa à Castlereagh un arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles; et pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la guerre. Mais Castlereagh répondit que des engagements de bonne foi ne permettaient pas à l'Angleterre de traiter sans préalablement reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne.
Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 31 décembre 1810, qui prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises, et détruisait le système continental; secondement, la protestation d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; troisièmement, les armements de la Russie.
Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir au rétablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait proposé à Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que l'empereur russe avait éludé cette invitation, en promettant d'envoyer Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.
L'ambassadeur moskovite remit presque en même temps l'ultimatum d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse; celle de la Poméranie suédoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se prêtait à des arrángemens de commerce avec la France, et enfin à de vaines modifications à l'ukase du 31 décembre 1810.
Mais il était trop tard; d'ailleurs au point où l'on en était venu, cet ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même et de la France, il était trop commandé par sa position, pour céder devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la Pologne. Il s'était engagé trop avant, il fallait rétrograder pour trouver un point d'arrêt; et, dans sa position, Napoléon considérait tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète.