[CHAPITRE V.]
Ses vœux tardifs n'étant pas exaucés, il envisage l'énormité de ses forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il accueille des renseignements inexacts sur le caractère de son rival. Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira devant l'approche d'une si menaçante invasion, tantôt il cède à son imagination conquérante; il la laisse avec complaisance se déployer de Cadix à Kasan, et couvrir l'Europe entière. Alors son génie semble ne plus se plaire qu'à Moskou. Cette ville est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur elle des renseignemens comme sur un lieu qu'on est à la veille d'occuper. Un Français, un médecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a répondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois, nourrir son armée: il l'attache à sa personne.
Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cherche à s'entourer de tous les siens. Talleyrand même a été rappelé; il devait être envoyé à Varsovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une intrigue le rejettent dans la disgrace. Napoléon, abusé par une calomnie adroitement répandue, crut en avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expression terrible. Savary fit pour l'éclairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'à l'époque de notre entrée à Wilna; là, ce ministre envoyait encore à l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la Turquie et de la Suède sur la guerre de Russie, et offrait son zèle pour ces deux négociations.
Mais Napoléon n'y répondit que par une exclamation de dédain. «Cet homme se croyait-il si nécessaire! pensait-il l'instruire!» Puis il força son secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même de ses ministres qui redoutait le plus le crédit de Talleyrand.
Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napoléon tous virent cette guerre d'un œil inquiet: on entendit dans l'intérieur du palais, comme au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires répondre à la politique de leur chef. La plupart s'accordèrent sur la possibilité de conquérir la Russie, soit que leur espoir y vît à acquérir suivant leur position, depuis un simple grade jusqu'à un trône; soit qu'il se fussent laissé prendre à l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expédition, conduite avec sagesse, dût réussir; soit enfin qu'avec Napoléon tout leur parût possible.
Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs désapprouvèrent; le plus grand nombre se tut; un seul fut accusé de flatterie, et ce fut sans fondement. On l'entendait, il est vrai, répéter, «que l'empereur n'était pas assez grand, qu'il fallait qu'il fût plus grand encore pour pouvoir s'arrêter.» Mais ce ministre était réellement ce que tant de courtisans veulent paraître: il avait une foi réelle et absolue dans le génie et dans l'étoile de son souverain.
Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses conseils une grande partie de nos malheurs; on n'influençait pas Napoléon: dès que son but était marqué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de contradictions. Lui-même semblait vouloir n'accueillir que ce qui flattait sa détermination; il repoussait avec humeur, et même avec une apparente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme s'il eût craint de se laisser ébranler par elles. Cette façon d'être changea de nom suivant sa fortune: heureux, on l'appela force de caractère; malheureux, on n'y vit plus que de l'aveuglement.
Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes à lui faire des rapports infidèles. Un ministre lui-même se crut parfois obligé de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les espérances de succès, pour imiter la fière assurance de leur chef, et pour que leur aspect laissât dans son esprit l'impression d'un heureux présage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour éviter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il était accueilli.
Mais cette crainte, qui n'arrêtait pas Caulincourt et plusieurs autres, n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces généraux, chacun en ce qui le concernait, n'épargnaient pas la vérité à l'empereur. S'il arrivait qu'elle l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait d'impassibilité; Lobau résistait avec rudesse; Berthier gémissait et se retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un pâlissant, l'autre rougissant de colère, repoussaient les vives dénégations de l'empereur; le premier avec une impétueuse opiniâtreté, et le second avec une fermeté nette et sèche. On les vit plusieurs fois terminer ces altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux avec violence.