On doit au reste ajouter ici que ces discussions animées n'eurent jamais de suites fâcheuses: on se retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y parût autrement que par un redoublement d'estime de Napoléon, pour la noble franchise qu'on venait de lui montrer.

J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal connus, parce que Napoléon, dans son intérieur, ne ressemblait pas à l'empereur en public, et que cette partie du palais est restée secrète. Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, on parlait peu: tout était classé sévèrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce qu'on ne peut bien comprendre les grands événemens de l'histoire qu'en connaissant bien le caractère et les mœurs de ses principaux personnages.

Cependant une famine s'annonçait en France. Bientôt la crainte universelle accrut le mal par les précautions qu'elle suggéra. L'avarice, toujours prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara des grains, encore à vil prix, et attendit que la faim les lui redemandât au poids de l'or. Alors l'alarme devint générale. Napoléon fut forcé de suspendre son départ: impatient il pressait son conseil; mais les mesures à prendre étaient graves, sa présence nécessaire; et cette guerre où chaque heure perdue était irréparable, fut retardée de deux mois.

L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de croître. Elles nourriront sa cavalerie; son armée traînera moins de transports à sa suite; sa marche étant plus légère, en sera plus rapide: il atteindra donc l'ennemi, et cette grande expédition, comme tant d'autres, sera terminée par une bataille.

Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait la puissance sur les autres: elle entrait dans l'évaluation de ses forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout où le reste lui manquait, l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de l'user à force de l'employer, sûr que ses alliés, que ses ennemis y croiraient encore plus que lui-même. Toutefois, dans la suite de cette expédition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et qu'Alexandre sut y échapper.

Tel était Napoléon! au-dessus des passions des hommes par sa propre grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car ces maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement d'eux-mêmes? Et cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrière, les fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils semblent être les ministres, et que n'ont jamais arrêté ni guerre, ni tremblement de terre, ni tous ces fléaux que le ciel permet, sans daigner en faire comprendre l'utilité à ses victimes.


LIVRE TROISIÈME.


[CHAPITRE I.]