Le temps de délibérer était passé, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai 1812, Napoléon, jusque-là toujours triomphant, sort d'un palais où il ne devait plus rentrer que vaincu.

De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'était d'abord la France orientale qu'il avait à traverser; cette partie de l'empire lui était dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle ne le connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et brillantes armées, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient marcher à une gloire prompte et certaine, traversaient fièrement ces contrées, y répandaient de l'argent, en consommaient les produits. La guerre de ce côté avait toujours l'apparence de la justice.

Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivèrent, l'imagination, étonnée de se voir dépassée par la réalité, s'enflamma; l'enthousiasme saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: on formait des groupes nombreux autour des courriers, on les écoutait avec ivresse, et, transporté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de «Vive l'empereur! Vive notre brave armée!»

On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut belliqueuse. Elle est frontière: on y est élevé au bruit des armes, et les armes y sont en honneur. On y est élevé au bruit des armes, et les armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir la Pologne, tant aimée de la France; que les barbares d'Asie, dont on menaçait l'Europe, allaient être repoussés dans leurs déserts; que Napoléon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne seraient-ce pas les départemens de l'est qui les recueilleraient? Jusque-là n'avaient-ils pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En effet, bloqué par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne s'alimentait que par ses provinces de l'est.

Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de voyageurs de tous les rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour embellie, les chefs d'œuvre de tous les arts et de tous les siècles, que la victoire y avait rassemblés; et sur-tout cet homme extraordinaire, prêt à porter la gloire nationale au-delà de toutes gloires connues. Satisfaits dans leurs intérêts, comblés dans leur amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout à la victoire. Ils ne se montrèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils l'empereur de tous leurs vœux: ce fut par-tout des acclamations et des arcs de triomphe, par tout un même empressement.

En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages peut-être. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon un être surnaturel. Étonnés, comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi ce qu'il fallait paraître.

Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impératrice et une cour nombreuse suivaient Napoléon; il marchait aux terribles chances d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient, vainqueur et triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis, il avait coutume de se présenter au combat.

Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage; son désir fut satisfait; tous accoururent: les uns, guidés par l'espoir, d'autres poussés par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.

Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se plut à montrer à l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du prince russe, qu'il s'effrayerait peut-être de cet abandon général. Enfin, cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la guerre de Russie était européenne.

Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à recueillir: ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon.