Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser; ainsi des peuples entiers étaient ses flatteurs.

Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de différence entre les rois et leurs peuples; on n'attendit pas même à s'imiter, ce fut un accord unanime. Pourtant les sentimens intérieurs n'étaient pas les mêmes.

Dans cette importante entrevue nous étions attentifs à considérer ce que ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fierté. Nous espérions en sa prudence, ou que blasé sur tant de puissance, il dédaignerait d'en abuser; mais celui qui, inférieur encore, n'avait parlé qu'en ordonnant, même à ses chefs, aujourd'hui vainqueur et maître de tous, pourrait-il se plier à des égards suivis et minutieux? Cependant il se montra modéré, et chercha même à plaire; mais ce fut avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en éprouvait. Chez ces princes, il avait plutôt l'air de les recevoir que d'en être reçu.

De leur côté, on eût dit que, connaissant sa fierté, et n'espérant plus le vaincre que par lui-même, ces monarques et leur peuples ne s'abaissaient tant autour de lui, que pour accroître disproportionnément son élévation, et l'en éblouir. Dans leurs réunions, leur attitude, leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur eux. Tous étaient là pour lui seul! Ils discutaient à peine, toujours prêts à reconnaître sa supériorité, que lui ne sentait déjà que trop bien. Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses vassaux.

Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la présence de Napoléon faisait disparaître les différences; il était autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout niveler autour de lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal contenu, de plusieurs généraux français, choqua ces princes: on se croyait élevé jusqu'à eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du vaincu, le vainqueur est son égal.

Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais de Napoléon, l'œil et le sein gonflés des plus amers ressentimens. Ils croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant sortir de leurs cœurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur superbe dominateur; et cependant, la leur restait déserte; car tout, même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne voyait on pas qu'on insultait à leur infortune? Ils étaient donc venus à Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon; car c'était d'eux qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, étant un cri de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement; ses victoires, leurs défaites.

Ils répandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord un prince se soustraire à cette pénible position par un départ précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle déguisait vainement: elle lui échappait par de premiers mouvemens que saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait son esprit et sa grace à pénétrer doucement dans les cœurs pour y semer sa haine.

L'impératrice de France augmenta involontairement cette funeste disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure: si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et l'empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesurées, entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspiré, lui plaisait; il croyait réparer ces imprudences par des présens.

Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs amours propres en sortirent blessés. Toutefois Napoléon, s'étant efforcé de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant à Dresde le résultat des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes traversaient encore les terres des alliés, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.

Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer à Wilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide-de-camp de Napoléon, partit pour le quartier-impérial d'Alexandre, afin d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait à perdre le grand-duché; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus solide.