Cependant, dès les premiers jours, on s'était étonné de n'avoir point vu le roi de Prusse grossir la cour impériale; mais bientôt on apprit qu'elle lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois, encouragé par Narbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à l'empereur: celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir: «Que lui veut ce prince? N'était-ce pas assez de l'importunité de ses lettres et de ses réclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le persécuter de sa présence! Qu'a-t-il besoin de lui!» Mais Duroc insiste; il rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu froidement, mais avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves multipliées.
On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la possession des provinces russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On assure même, qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espagne.
Telle était alors la résignation des souverains à la puissance de Napoléon. Ceci est un exemple de l'empire de la nécessité sur tous, et montre jusqu'où peut conduire, chez les princes, comme chez les particuliers, l'espoir d'acquérir et la crainte de perdre.
Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le seul aspect de son armée réunie, et sur-tout par l'éclat menaçant de son séjour à Dresde. À Posen, quelques jours après, lui-même en convint, quand il répondit au général Dessollés: «La réunion de Dresde n'ayant pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus l'attendre que de la guerre.»
Ce jour-là, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que, doutant de l'avenir, il se retranchât dans le passé, et qu'il eût besoin de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand péril. En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion sur la faiblesse prétendue du caractère de son rival. Aux approches d'une si grande invasion, il hésitait de l'envisager comme certaine: car il n'avait plus la conscience de son infaillibilité, ni cette assurance guerrière que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment du succès qui l'assure.
Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix, mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes, ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait qu'on préférait la guerre à une paix honteuse: qu'on se garderait bien de s'exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable; qu'enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la guerre en longueur et rebuter Napoléon.»
Cette réponse, qui arrivait à l'empereur au milieu du plus grand éclat de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un grand seigneur russe avait contribué à l'abuser: soit erreur ou feinte, ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre à Tilsitt et à Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse opinion.
Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu'il savait apprécier; montrant à l'Europe les princes et les rois, issus des plus antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel, celui qui l'avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les autres et lui-même.