Enfin, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès, ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin, lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?
Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon de voitures lourdes, traînées par des bœufs, portait quatre mille huit cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége.
Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres, mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats, conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à peine la Vistule.
On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux, chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois. Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en saisir.
Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe, ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte. Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.
D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français. Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.
Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux—— et——. J'ai supprimé la brigade——; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée, c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au——qu'il courait risque des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours après il rencontra ce—— à la tête de ses troupes, et encore tout irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin de vous.»
De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.
Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust.
Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre: Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les remit en présence.