Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse. Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui.

Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.»

Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.»

Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur. «Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la gloire en doit-elle être à Davoust?—En effet, s'écria l'empereur, il semble que ce soit lui qui commande l'armée.»

On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse d'espérer leur trône.»

On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit; elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur accord l'eût inquiété.

De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Kœnigsberg. Là, se termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres, immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres, d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de lui, toutes remplies de cette sollicitude.

Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en mouvement.


[CHAPITRE III.]