Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que sur des vivres, qu'à défaut de distributions on exigeait de l'habitant, mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables, c'étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent forcées, qui s'en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et des colonnes mobiles sur les traces de l'armée; puis, quand ces traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons d'armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice.
Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai: mais l'armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout d'exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien n'étonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures martiales et à leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre; ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou le devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sûr de pareils hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se citer soi même.
Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était sans cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on avait voulu paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus qu'ils n'ont été, mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est une nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai ni même vraisemblable.
Quant aux anciens généraux, quelques uns n'étaient plus ces durs et simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l'âge, et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au luxe par son exemple et par ses ordres: c'était, selon lui, un moyen d'imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accumuler, ce qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il était bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait satisfaire.
Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'était sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre pouvait seule conserver.
Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon, maître absolu de son siècle, et commandant même à l'histoire, était le dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse devant sa force, et de s'arrêter devant un homme qui ne s'arrêtait pas encore, quoique si haut parvenu.
D'ailleurs, le bruit d'une si grande expédition attirait; son succès paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'à Pétersbourg et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C'était une dernière occasion qu'on se repentirait d'avoir laissé échapper: on serait importuné des récits glorieux qu'en feraient les autres. La victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas vieillir avec elle!
Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l'éviter? Les champs de bataille n'étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en personne; ailleurs c'était bien pour la même cause qu'on combattrait, mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu'on partagerait avec lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en dispensait abondamment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rappelait sa gloire; qu'il récompensait moins généreusement les exploits qui n'étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l'armée qu'il commandait. De là l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait pas d'espoir qu'il ne pût flatter, exciter, rassasier.
Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous avait conduits à la renommée. L'étonnement, l'admiration qu'il inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun avec lui.
Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps de gloire, remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous, dans ses premières années, ne s'est point enflammé à la lecture de ces hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors n'aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions l'histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup ces souvenirs s'étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas élancé plein de joie et d'espoir, en méprisant un odieux et honteux repos!