Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d'être ambitieux! Temps d'ivresse et de prospérité, où le soldat français, maître de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les rois de l'Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de ses armes.

Ainsi, l'habitude entraînait les uns, l'ennui des cantonnemens les autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire, tous l'émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l'armée entière de Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une guerre n'était souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court voyage.

Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, où jamais armée européenne n'avait été! on allait poser les colonnes d'Hercule! la grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coopérait, l'appareil imposant d'une armée de quatre cent mille fantassins et de quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons belliqueux, exaltaient jusqu'aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel.

Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'armée était bon, et toute bonne armée veut la guerre.


LIVRE QUATRIÈME.


[CHAPITRE I.]

Napoléon satisfait se déclare. «Soldats, dit-il, la seconde guerre de Pologne est commencée. La première s'est terminée à Friedland et à Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité; ses destins doivent s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous donc plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre; le choix ne saurait être douteux! Marchons donc en avant, passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première: mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe.»

Ces accens, qu'on croyait alors prophétiques, convenaient à une expédition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et croire à son empire, quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de gloire.