L'empereur Alexandre harangua aussi son armée, mais tout autrement. Quelques-uns virent dans ses proclamations la différence des deux peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En effet, l'une, défensive, fut simple et modérée; l'autre, offensive, pleine d'audace et respirant la victoire: la première s'appuya de la religion, l'autre de la fatalité; celle-ci de l'amour de la patrie, celle-là de l'amour de la gloire: mais aucune ne parla de l'affranchissement de la Pologne, qui était le véritable sujet de cette guerre.
Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord, notre droite au midi. À notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses vœux; au centre, c'était Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en silence.
L'armée d'Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris même, Napoléon l'avait jugée. Il avait vu que son centre, commandé par Barclay, s'étendait de Wilna et Kowno jusqu'à Lida et Grodno, s'appuyant à droite à la Vilia, et à gauche au Niémen.
Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le détour qu'il fait de Grodno à Kowno; car c'est de l'une à l'autre de ces deux villes seulement que le Niémen, en courant vers le nord, se présentait en travers de notre attaque; et servait de frontière à la Lithuanie. Avant Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest.
Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers Wolkowisk; au nord de Kowno; à Rossiana et Keydani, Witgenstein avec vingt-six mille hommes, remplaçaient cette frontière naturelle par leurs baïonnettes.
En même temps, une autre armée, forte de cinquante mille hommes, et dite de réserve, se rassemblait à Lutsk en Volhinie, pour contenir cette province et observer Schwartzenberg: elle était confiée à Tormasof, jusqu'à ce que le traité prêt à être signé à Bucharest, eût permis à Tchitchakof et à la meilleure partie de l'armée de Moldavie, de le joindre.
Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre, dirigeaient toutes ces forces. Elles étaient partagées en trois armées, dites première d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous Bagration, et armée de réserve sous Tormasof. Deux autres corps se formaient, l'un à Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre à Riga et à Dünabourg. Les réserves étaient à Wilna et Swentziany. Enfin un vaste camp retranché s'élevait devant Drissa, dans un repli de la Düna.
L'empereur français jugea que cette position derrière le Niémen n'était ni offensive ni défensive, et que l'armée russe n'était guère mieux placée, pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi répandue sur une ligne de soixante lieues, pouvait être surprise, dispersée, ce qui lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l'armée de Bagration tout entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, en avant des marais de la Bérézina qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir, pourraient y être refoulées et prises; ou du moins, qu'une attaque brusque et directe sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d'opération, qu'indiquait Swentziany et le camp retranché de Drissa.
En effet, Doctorof et Bagration étaient déjà séparés de cette ligne, et au lieu d'être restés en masse avec Alexandre, devant les routes qui conduisent à la Düna, pour les défendre ou pour s'en servir, ils se trouvaient placés à quarante lieues à leur droite.
C'est pourquoi Napoléon a partagé ses forces en cinq armées. Pendant que Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille Autrichiens, dont il a l'ordre d'exagérer le nombre, contiendra Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration, tandis que le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en face ce général vers Grodno, sans le pousser d'abord trop vivement; et que le vice-roi d'Italie, vers Pilony, se tiendra prêt à s'interposer, entre ce même Bagration et Barday; enfin, pendant qu'à l'extrême gauche, Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et débordera la droite de Witgenstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille hommes, se précipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le détruira du premier choc.