Si l'empereur russe plie et cède, il le poussera, il le rejettera sur Drissa et jusqu'à la naissance de sa ligne d'opération; puis, tout à la fois, lançant des détachements à droite, il enveloppera Bagration et tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption il aura séparés de leur droite.

Je vais me hâter de tracer un court précis de l'histoire de nos deux ailes, pressé de revenir au centre et de pourvoir m'occuper sans distraction à reproduire les grandes scènes qui s'y sont passées. Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'appuyait à la Baltique, débordait l'aile droite russe; elle menaçait Revel, puis Riga, et jusqu'à Pétersbourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous ses murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec sagesse,» science et gloire, même dans sa retraite, qui ne lui fut commandé ni par l'hiver ni par l'ennemi, mais seulement par Napoléon.

Quant à son aile droite, l'empereur avait compté sur l'appui de la Turquie; il lui manqua. Il avait pensé que l'armée russe de Volhinie suivrait le mouvement général de retraite d'Alexandre, et Tormasof au contraire s'avança sur nos derrières. L'armée française se trouva donc découverte, et menacée d'être tournée dans ces vastes plaines. La nature n'y offrant point de garantie comme à l'aile gauche, il fallut s'y suffire et s'appuyer sur soi-même. Quarante mille Saxons, Autrichiens et Polonais y restèrent en observation.

Tormasof fut battu; mais une autre armée, que la paix de Bucharest rendit disponible, vint se joindre aux restes de la première. Dès lors, la guerre sur ce point devint défensive. Elle se fit mollement, comme on devait s'y attendre, et quoique, avec cette armée d'Autrichiens, on eût laissé des Polonais et un général français. La renommée vantait celui-ci depuis long-temps, avec obstination, malgré des revers, et ce n'était point un caprice.

Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. Mais la position de ce corps, presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la grande-armée se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa confiance, s'il nous laissa envelopper sur la Bérézina, et s'il est vrai qu'il parut alors ne vouloir plus être qu'un témoin armé de ce grand différend.


[CHAPITRE II.]

Entre ces deux ailes, la grande-armée marchait au Niémen en trois masses séparées. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille hommes, sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes, sur Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin, avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande armée prête à le franchir.

Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive, son cheval s'abattit tout-à-coup, et le précipita sur le sable. Une voix s'écria: «Ceci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!» On ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui prononça ces mots.

Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant, trois ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le repos.