Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir la vérité, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille réponses et rapports contradictoires.
Ce n'était pas tout. Napoléon, dans Wilna, avait un nouvel empire à organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le gouvernement de la France à diriger. Sa correspondance politique, militaire et administrative, qu'il avait laissée s'accumuler depuis plusieurs jours, l'appelait impérieusement. Car tel était son usage, dans l'attente d'un grand événement qui décidait de plusieurs de ses réponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour méditer en repos; et bientôt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres qu'il venait de concevoir.
Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'armée autrichienne. Le discours d'ouverture de la diète polonaise déplut à l'empereur; il s'écria en le jetant: «C'est du français; il fallait du polonais!» Quant aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur armée, il ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut suffisante.
[CHAPITRE III.]
Cependant tout remuait au fond des cœurs lithuaniens, un patriotisme vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le bonheur parut général, l'épânchement universel.
On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons, comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée chez les autres, dura peu.
De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion, ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon.
Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française, devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.»
Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir de l'homme civilisé.