Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces, je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à répandre le sang de mes sujets.

J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.»

Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manœuvre, ou aucun mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne.»

«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les circonstances.»

Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée: tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir?

Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui réservait?»

Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes, contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement; une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs. Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en eux-mêmes.

Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter.

Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans.

Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite[15], qu'il avait estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux, cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit pas, soit fierté, soit justice.