Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes. L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y trouvent développées, il est impossible de les omettre.

Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais, et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente.

Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806, c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie. Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna, où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès combats qu'on avait à se préparer.

Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché, l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.»

À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce. Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.»

Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.»

Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse, puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces, que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous, vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.»

Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence.

Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre.

Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage, vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur, avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.»