Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens, tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs, de mœurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de maraude.
En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII.
Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de bœufs suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons. Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux, les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk, mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui nous suivirent.
D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût pu nourrir l'armée: elle alimentait Kœnigsberg. On avait vu ses vivres remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de Kœnigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut y suppléer.
Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres, arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était partie.
[CHAPITRE IV.]
Ce fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager.
Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette; il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs pensèrent plus à combattre qu'à administrer.
Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne; qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort, s'y fait sentir sans cesse.