Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré, tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.

Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés, assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais, soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des propriétaires sur les propriétés.

Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance, abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir.

Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient autant de lassitude que de besoin.

Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux, ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours, une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent très-rares en Lithuanie.

L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés, ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible: déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.»

Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les soldats bien commandés ne meurent jamais de faim.»

Un général, l'auteur de ce dernier rapport, était là; Napoléon se tourne vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce général, soit faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheureux ne sont point morts d'inanition, mais d'ivresse.

L'empereur demeure alors persuadé qu'on exagère à ses yeux les privations de ses soldats. Quant au reste, il s'écrie «qu'il faut bien supporter la perte des chevaux, de quelques équipages, celle même de quelques habitations: c'est un torrent qui s'écoule; c'est le mauvais côté de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa part; ses trésors, ses bienfaits le répareront: un grand résultat couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la gagner, il suffît.»

Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus méthodique, que suivraient les magasins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui répondirent, «qu'en effet l'empereur s'irritait au récit de maux qu'il jugeait irrémédiables, sa politique lui imposant la nécessité d'un succès prompt et décisif.»