Ils ajoutaient, «qu'ils voyaient bien que la santé de leur chef était affaiblie; et que cependant, forcé de se lancer dans des positions de plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des difficultés à côté desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler derrière lui: difficultés qu'il couvrait alors de mépris, pour en déguiser l'importance, et afin de conserver lui-même la force d'esprit nécessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, déjà inquiet et fatigué de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter, impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son armée en avant, toujours en avant, pour en finir plus tôt.»

Ainsi, Napoléon était contraint de s'aveugler lui-même. On sait assez que la plupart de ses ministres n'étaient point des flatteurs: les faits et les hommes parlèrent; mais que purent-ils lui apprendre? qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'avaient-ils pas été dictés par la prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût dit, qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir prévu jusqu'aux moindres détails, s'être préparé contre tous les inconvéniens, avoir tout disposé pour une guerre lente et méthodique, qu'il se dépouillait de toutes ces précautions, qu'il abandonnait tous ces préparatifs, et se laissait emporter par l'habitude, par la nécessité des guerres courtes, des victoires rapides et des paix subites.


[CHAPITRE V.]

Dans de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de l'empereur de Russie, un parlementaire, se présenta aux avant-postes français. Il fut accueilli, et l'armée, déjà moins ardente, espéra la paix.

Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: «Il était, disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le climat et le caractère russe rendraient interminable, était commencée; mais tout rapprochement n'était pas devenu impossible, et d'une rive à l'autre du Niémen, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout, que son maître déclarait devant l'Europe, qu'il n'était pas l'agresseur; que son ambassadeur à Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se trouvaient en Russie sans déclaration de guerre.» Du reste, point de nouvelles propositions, ni par écrit, ni dans la bouche de Balachoff.

Le choix du parlementaire avait été remarqué; c'était le ministre de la police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus défiant sur le caractère du négociateur, c'est que la négociation parut n'en avoir aucun, si ce n'est celui d'une grande modération, qu'on prit alors pour de la faiblesse.

Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas pu s'arrêter à Paris, reculerait-il à Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel résultat présenter aux armées françaises et alliées, pour motiver tant de fatigues, de si grands déplacemens, tant de dépenses individuelles et nationales: ce serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes, depuis son départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses actions, de sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alliés que devant ses ennemis.

Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entraîna, dit-on, encore. «Qu'était-il venu faire à Wilna? que lui voulait l'empereur de Russie? prétend-il lui résister? il n'est général qu'à la parade. Quant à lui, sa tête est son conseil, tout part de là. Mais Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen, trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci manœuvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un général de retraite.» Et il ajouta: «Vous croyez tous savoir la guerre, parce que vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre, l'aurais-je donc laissé publier!»

Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il dit encore: «qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque dans son quartier-impérial.» Alors, montrant Caulincourt au ministre russe: «Voilà, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe dans le camp français.»