Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par là, Napoléon voulait se préparer en lui un négociateur qui plût à Alexandre; car aussitôt que Balachoff fut sorti, il s'élança vers l'empereur, et, d'une voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait insulté? s'écriant «qu'il était Français, bon Français, qu'il l'avait prouvé, qu'il allait le lui prouver encore, en lui répétant que cette guerre était impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'armée, la France et lui. Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui demandait une division en Espagne, où personne ne désirait servir, et le plus loin de lui possible.»

L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire écouter, il se retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier, présent à cette scène, s'était interposé sans succès; Bessières, plus en arrière, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le lendemain, Napoléon ne put ramener à lui son grand-écuyer, que par des ordres formels et réitérés. Enfin il le calma par des caresses et par l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt méritait. Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et inadmissibles.

Alexandre n'y répondit pas; on n'avait point compris toute l'importance de la démarche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser à Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour, une dernière parole; ce qui la rend remarquable.

Cependant Murat courait après cette victoire tant désirée; il commandait la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la route de Swentziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin, l'arrière-garde russe semblait lui avoir échappée, chaque soir, il l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, après une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris de nourriture; c'étaient donc tous les jours de nouveaux combats sans résultats importans.

D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la même direction. Oudinot avait passé la Vilia dès Kowno, et déjà en Samogitie, au nord de Wilna, à Deweltowo et à Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il poussait devant lui vers Dünabourg. Il marchait ainsi à la gauche de Ney et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès le 15 juillet, la Düna avait été abordée de Disna à Dünabourg par Murat, Montbrun, Sébastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau.

Ce fut Oudinot qui se présenta devant Dünabourg; il tâta cette ville, que les Russes s'étaient inutilement efforcés de fortifier. Cette marche trop excentrique du duc de Reggio mécontenta Napoléon. Le fleuve séparait les deux armées. Oudinot le remonta pour se rapprocher de Murat, et Witgenstein pour se réunir à Barclay. Dünabourg resta sans assaillans et sans défenseurs.

Dans sa marche, Witgenstein aperçut, de la rive droite, Druïa, et la cavalerie de Sébastiani, qui occupait cette ville avec trop de sécurité. La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de ses corps, et le 15 au matin, les avant-postes français furent surpris, l'une de leurs brigades presque tout enlevée, et Sébastiani forcé de reculer. Après quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un général français. Ce coup de main fit espérer une bataille à Napoléon; croyant que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant les circonstances. Son espoir fut court.

Pendant ces événemens, Davoust à Osmiana, au sud-est de Wilna, avait entrevu quelques coureurs de Bagration, qui déjà cherchait avec inquiétude une issue vers le nord. Jusque-là, hors une victoire, le plan formé dès Paris avait réussi. Sachant l'ennemi étendu sur une trop longue ligne défensive, Napoléon l'avait rompue, en l'attaquant brusquement d'un seul côté, et avait ainsi rejeté et fait poursuivre sa plus grande masse sur la Düna, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait aborder que cinq jours plus tard, était encore sur le Niémen. C'était pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la même manœuvre que Frédéric II avait souvent employée sur deux lieues de terrain et en quelques heures.

Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une à l'autre de ces deux masses séparées, n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays, au hasard, et à toutes les causes de cette ignorance, où l'on est toujours à la guerre, sur ce qui se passe si près de soi, chez l'ennemi.

Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de négligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule, cette armée d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les précautions d'une armée attaquée; que l'agression commencée, et Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napoléon aurait dû remonter plus rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'armée d'Italie suivre de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doctorof, commandant l'aile gauche de Barclay, forcé de traverser notre attaque, pour fuir de Lida vers Swentziany, eût été fait prisonnier. Pajol le repoussa à Osmiana, mais il s'échappa par Smorgoni. On ne lui enleva que des bagages, et Napoléon s'en prit au prince Eugène, quoiqu'il lui eût prescrit tous ses mouvemens.