Mais bientôt l'armée d'Italie, l'armée bavaroise, le premier corps et la garde occupèrent et entourèrent Wilna. Là, couché sur ses cartes, dont sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Frédéric II, le forçait de se rapprocher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée russe; elle était divisée en deux masses inégales; l'une avec son empereur vers Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr.
À quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la Düna et le Borysthène séparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves coulent parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux un intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain inégal, boisé et marécageux. Ils arrivent ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses confins; mais à cette hauteur, en même temps, et comme de concert, ils tournent, l'un brusquement à Orcha vers le midi, l'autre près de Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que leur cours trace les frontières de la Lithuanie et de la vieille Russie.
L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de prendre un direction si opposée, semble être l'entrée, et comme les portes de la Moskovie. C'est le nœud des routes qui conduisent aux deux capitales de cet empire.
Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sur ce point. Par la retraite d'Alexandre sur Drissa, il prévit celle que Bagration allait tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussitôt vers Minsk, entre ces deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie, les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère.
Pendant qu'à sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et s'emparera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa gauche, Murat, Oudinot et Ney, déjà devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son empereur; lui avec son armée d'élite, l'armée d'Italie, l'armée bavaroise et trois divisions détachées de Davoust, se dirigera sur Vitepsk, entre Davoust et Murat, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre; s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux armées ennemies, se jetant entre elles et au-delà d'elles; enfin les tenant séparées, non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude qu'elle donnera à Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait alors à défendre. Les circonstances devaient décider du reste.
Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Wilna; c'est ainsi qu'elle fut écrite, ce jour-là même, sous sa dictée, et corrigée de sa main, pour l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir à son exécution. Aussitôt le mouvement, déjà commencé, devint général.
[CHAPITRE VI.]
Le roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite et le poursuivre.
Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé.