Napoléon n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste d'arrière-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses armées y arrivaient en ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens avaient été exécutés avec une telle précision, que tous ces corps, partis du Niémen à des époques et par des routes différentes, malgré des obstacles de tout genre, après un mois de séparation, et à cent lieues du point où ils s'étaient quittés, se trouvèrent à la fois réunis à Beszenkowiczi, où ils arrivèrent le même jour et à la même heure.

Aussi le plus grand désordre y régnait; de nombreuses colonnes de cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y présentaient de tous côtés; elles se disputaient le passage; chacun, irrité par la fatigue et par la faim, était impatient d'arriver à sa destination.

En même temps, les rues étaient obstruées par une foule d'ordonnances, d'officiers d'état-major, de valets, de chevaux de main et de bagages. Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant à chaque instant, ce fut bientôt comme un chaos.

Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres pressés, cherchent vainement à s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds à leurs avertissements, même à leurs ordres; de là des querelles, des clameurs, dont le bruit se joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, même aux combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns prétendent forcer l'entrée, et que d'autres, déjà établis, défendent.

En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'étaient presque mêlées, se débrouillèrent; cet amas de troupes s'écoula vers Ostrowno et dans Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succéda le plus profond silence.

Ce rassemblement, les ordres multipliés qui arrivaient de toutes parts, la rapidité avec laquelle tous les corps s'étaient portés en avant, même pendant la nuit, tout annonçait un combat pour le lendemain. En effet, Napoléon n'avait pas pu prévenir les Russes dans Vitepsk, il voulut les y forcer; mais ceux-ci, après y être entrés par la rive droite de la Düna, avaient traversé cette ville, et venaient au-devant de lui, pour défendre les longs défilés qui la couvrent.

Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie. À deux lieues de ce village, Domon, du Coëtlosquet, Carignan, et le huitième de hussards, s'avançaient en colonne, sur une lange route, marquée par un double rang de grands bouleaux. Ces hussards étaient près d'atteindre le sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus faible partie d'un corps, composé de trois régimens de cavalerie de la garde russe, et de six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait cette ligne.

Les chefs du huitième se croyaient précédés par deux régimens de leur division, qui marchaient à travers champs, à droite et à gauche de la route, et dont les arbres, qui la bordent, leur dérobaient la vue. Mais ces corps s'étaient arrêtés, et le huitième, déjà bien en avant d'eux, s'avançait toujours, persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers des arbres, à cent cinquante pas devant lui, était ces deux mêmes régimens que, sans s'en apercevoir, il venait de dépasser.

L'immobilité des Russes acheva de tromper les chefs du huitième. L'ordre de charger leur paraissant une erreur, ils envoyèrent un officier reconnaître la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancèrent toujours sans défiance. Tout-à-coup ils voient leur officier, sabré, renversé, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils n'hésitent plus, et sans perdre de temps à étendre leur troupe sous ce feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour l'éteindre. D'un premier élan ils se saisissent des pièces, ils culbutent le régiment qui est au centre de la ligne ennemie, et l'écrasent. Dans le désordre de ce premier succès, ils voient le régiment russe de droite, qu'ils venaient de dépasser, rester comme immobile d'étonnement; ils reviennent sur lui par derrière, et le défont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperçoivent le troisième régiment de gauche de l'ennemi, qui, tout déconcerté, s'ébranlait et cherchait à se retirer; ils se retournent agilement, avec tout ce qu'ils peuvent réunir vers ce troisième ennemi, qu'ils attaquent au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore.

Animé par ce succès, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y pénétrer, mais alors une forte résistance l'arrêta.