La position d'Ostrowno était bien choisie: elle dominait, on y voyait sans être vu; elle coupait une grande route; la Düna à droite, un ravin devant, des bois épais sur sa surface et à gauche. D'ailleurs elle était à portée des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale de ces contrées. Ostermann accourait pour la défendre.

De son côté, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi victorieux, comme jadis il l'avait été des jours d'un soldat obscur, s'obstine contre ce bois, malgré les feux qui en sortent. Mais il s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier élan. Le terrain enlevé par les hussards du huitième lui est disputé, et il faut que sa tête de colonne, composée des divisions Bruyères et Saint-Germain et du huitième d'infanterie, s'y maintienne contre une armée.

On s'y défendit, comme des vainqueurs se défendent, en attaquant. Chaque corps ennemi qui se présenta sur nos flancs comme assaillant, fut assailli; la cavalerie fut refoulée dans les bois, et l'infanterie rompue à coups de sabre. Pourtant on se fatiguait à vaincre, quand la division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la victoire.

Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même le vice-roi rejoignit Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position. Pahlen et Konownitzin s'étaient joints à Ostermann. Déjà, après avoir contenu la gauche des Russes, les deux princes français marquaient aux troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point d'appui et de départ pour attaquer, quand tout-à-coup de grandes clameurs s'élèvent à leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois elles ont été repoussées, et voilà les Russes enhardis, qui sortent par masses de leur bois, en poussant des cris épouvantables. L'audace, l'ardeur de l'attaque a passé chez eux, et chez les Français l'incertitude et l'étonnèment de la défense.

Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatrième régiment essayaient vainement de résister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se jonchait de leurs morts; derrière eux, la plaine se couvrait de leurs blessés qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de bien d'autres encore qui, sous prétexte de soutenir les blessés, ou d'être blessés eux-mêmes, se détachaient successivement des rangs. Ainsi commence une déroute. Déjà les artilleurs, troupe toujours d'élite, ne se voyant plus soutenus, commençaient à se retirer avec leurs pièces; quelques instans de plus, et les troupes des différentes armes, dans leur fuite vers un même défilé, allaient s'y rencontrer; de là une confusion, où la voix et les efforts des chefs sont perdus, où tous les élémens de résistance se confondant deviennent inutiles.

On dit qu'à cette vue, Murat irrité s'élança à la-tête d'un régiment de lanciers polonais, et que ceux-ci, excités par la présence du roi, exaltés par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes transportait de rage, se précipitèrent sur ses pas. Murat n'avait voulu que les ébranler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de se jeter avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voir, ni commander: mais les lances polonaises étaient en arrêt et serrées derrière lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre de côté ni s'arrêter: il fallut qu'il chargeât devant ce régiment, comme il s'y était mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne grace.

En même temps le général d'Anthouard courut à ses canonniers, le prince Eugène au cent sixième régiment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du général Piré aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la fortune; les Russes rentrèrent dans leurs forêts.

Cependant, à leur gauche, ils s'obstinaient à défendre un bois épais, dont la position avancée coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzième régiment, étonné du feu qui en sortait, étourdi par une grêle de balles, demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'évitant ni l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrantès courut le ranimer par ses paroles, le général Roussel par son exemple, et le bois fut emporté.

Par ce succès, une forte colonne, qui s'était avancée sur notre droite pour la tourner, se trouva tournée elle-même; Murat s'en aperçut; aussitôt, l'épée à la main, «Que les plus braves me suivent!» s'écria-t-il. Mais ce pays est sillonné de ravins, qui protégèrent la retraite des Russes; tous allèrent s'enfoncer dans une forêt de deux lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk.

Après un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi hésitaient à se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être fait, et ce qui restait à faire. Napoléon se porta d'abord sur le sommet le plus élevé et le plus près de l'ennemi: de là son génie, planant sur tous les obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces forêts et l'épaisseur de ces montagnes: il ordonna sans hésiter, et ces bois qui avaient arrêté l'audace des deux princes, furent traversés de part en part: enfin, ce soir-là même, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos tirailleurs déboucher dans la plaine qui l'environne.