Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge à pic dans la Düna, ou jusqu'au fond des précipices dont ses murs sont environnés. Dans ces contrées, les neiges séjournent long-temps sur les terres: elles filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles pénètrent profondément, qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds ravins si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prévoir, inaperçus à quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines, surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de cavalerie.

Il ne fallait à des Français qu'un mois pour mettre cette ville à l'abri d'un siège, même régulier: on négligea d'ajouter ce peu d'art à la nature. En même temps quelques millions indispensables à la levée des troupes lithuaniennes, leur furent refusés. C'était le prince Sangutsko qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au quartier impérial.

Au reste, la modération des premiers discours de Napoléon n'avait pas trompé ceux de son intérieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonnée, les entendant se réjouir de cette conquête, il s'était retourné brusquement vers eux, en s'écriant: «Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conquérir cette masure!» On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait jamais qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que de l'occasion, ce qui convenait à la promptitude de son génie.

Au reste, l'armée entière fut comblée des faveurs de son chef. S'il rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur sort, de leurs souffrances, des actions où ils avaient succombé, et ne les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus de ses largesses.

On remarqua pour sa garde des attentions particulières; lui-même en passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le blâme, mais qui ne tombait guère que sur les administrateurs; ce qui plaidait aux soldats et détournait leurs plaintes.

Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus près de lui. Un jour on le vit rassembler l'élite de ses gardes; il s'agissait de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec son épée qu'il le leur présenta: puis il l'embrassa en leur présence. Tant de soins furent attribués, par les uns, à sa reconnaissance pour le passé, et par d'autres, à son exigence pour l'avenir.

Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napoléon s'était flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part d'Alexandre, et que la misère et l'affaiblissement de l'année l'avaient occupé. Il fallait bien laisser à la longue file des traîneurs et des malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les hôpitaux. Enfin créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, refaire les chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se traînaient encore péniblement dans les sables lithuaniens pour nous atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire. Enfin, un ciel dévorant l'arrêtait car tel est ce climat: le ciel y est extrême, immoderé, il dessèche ou inonde, brûle ou glace cette terre et ses habitans, qu'il semble fait pour protéger: atmosphère perfide, dont la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles aux frimas, qui devaient bientôt les pénétrer.

L'empereur n'y était pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut rafraîchi, qu'il ne vit arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses premières dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit inquiet: soit que, comme à tous les hommes d'action, l'inaction lui pesât, et qu'à l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plupart, est plus fort que la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.

Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonnière obséda sois esprit: c'était le terme de ses craintes, le but de ses espérances. Dans sa possession, il trouvait tout. Dès lors, on commença à prévoir qu'un génie ardent, inquiet, accoutumé aux voies courtes, n'attendrait pas huit mois, quand il sentait son but à sa portée, quand vingt journées suffisaient pour l'atteindre.

Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur des faiblesses communes à tous les hommes: on va l'entendre lui-même, on verra jusqu'à quel point sa position politique compliquait sa position militaire. Plus tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il va prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint à un jour de santé de plus, qui manqua à Napoléon sur le champ même de la Moskowa.