Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer à lui-même une si grande témérité: mais peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il délibère, et cette grande irrésolution, qui tourmente son esprit, s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le fixer; à chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il marche sans objet, demande l'heure, considère le temps; et, tout absorbé, il s'arrête, puis il fredonne d'un air préoccupé et marche encore.
Dans sa perplexité, il adresse des paroles entrecoupées à ceux qu'il rencontre. «Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas leur réponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou quelqu'un qui le décide.
Enfin, tout surchargé du poids d'une si considérable pensée, et comme accablé d'une si grande incertitude, il s'est jeté sur un des lits de repos qu'il a fait étendre sur le parquet de ses chambres; son corps, qu'épuise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gardé qu'un léger vêtement; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie de ses journées.
Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif. «Que de motifs le précipitent vers Moskou! comment supporter à Vitepsk l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqué, il va donc être réduit à se défendre, rôle indigne de lui, dont il n'a pas l'expérience, et qui convient mal à son génie.
D'ailleurs, à Vitepsk, rien n'est décidé, et pourtant à quelle distance se trouve-t-il déjà de la France! l'Europe le verra donc enfin arrêté, lui que rien n'arrêtait! La durée de cette entreprise n'en augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il à la Russie le temps de s'armer tout entière? jusques à quand pourra-t-il prolonger cette position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilité, qu'affaiblissait déjà la résistance de l'Espagne, et sans faire naître en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le tiers de son armée, malade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il fallait donc éblouir promptement par l'éclat d'une grande victoire, et cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.»
Dès lors, à Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dépense, ce sont tous les inconvéniens, toutes les inquiétudes d'une position défensive qu'il considère; à Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre, et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours à commencer et qu'on gagne souvent à achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur faut de succès. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, étonner l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pût compenser tant de pertes.
Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû le rappeler sur le Niémen, ou le fixer sur la Düna, le pousse sur Moskou! C'est le propre des fausses positions; tout y est péril: témérité, prudence; on n'a plus que le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de l'ennemi et dans le hasard.
Alors décidé, il se relève soudainement, comme pour ne pas laisser à ses réflexions le temps de lui rendre une pénible incertitude; et déjà, tout rempli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il court à ses cartes: elles lui montrent Smolensk et Moskou. «La grande Moskou, la ville sainte,» noms qu'il répète avec complaisance, et qui semblent accroître son désir. À cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il paraît possédé du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard devient étincelant, et son air farouche. On s'écarte de lui, par frayeur autant que par respect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermination prise, sa marche tracée: aussitôt tout en lui s'apaise, et, délivré de sa terrible conception, ses traits reprennent une gaieté douce et sereine.