Sa résolution fixée, il lui importait qu'elle ne mécontentât pas ses entours; il pensait qu'en eux la persuasion aurait plus de zèle que l'obéissance. C'était d'ailleurs par leurs sentimens qu'il jugeait de ceux du reste de l'armée: enfin, comme tous les hommes, le chagrin tacite de ceux de son intérieur le gênait; il se sentait mal à l'aise, entouré de regards désapprobateurs, et d'avis contraires au sien. Et puis, faire approuver un tel projet, c'était en quelque sorte en faire partager la responsabilité, qui peut-être lui pesait.
Mais ceux de son intérieur y apportèrent leur opposition, chacun suivant son caractère: Berthier par une contenance triste, des plaintes et même des larmes; Lobau et Caulincourt par une franchise qui, chez le premier, avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier, et qui, dans le second, était persévérante jusqu'à l'opiniâtreté et impétueuse jusqu'à la violence. L'empereur repoussa leurs observations avec humeur; il s'écriait, en s'adressant sur-tout à son aide-de-camp, ainsi qu'à Berthier: «qu'il avait fait ses généraux trop riches, qu'ils n'aspiraient plus qu'aux plaisirs de la chasse, qu'à faire briller dans Paris leurs somptueux équipages, et que sans doute ils étaient dégoûtés de la guerre!» L'honneur ainsi attaqué, il n'y avait plus de réponse; on baissait là tête et l'on se résignait. Dans un mouvement d'impatience il avait dit à l'un des généraux de sa garde: «Vous êtes né au bivouac, et vous y mourrez.»
Pour Duroc, il désapprouva d'abord par un froid silence, puis par des réponses nettes, des rapports véridiques et de courtes observations. L'empereur lui répondit: «qu'il voyait bien que les Russes ne cherchaient qu'à l'attirer; mais que pourtant il fallait encore aller jusqu'à Smolensk; qu'il s'y établirait, et qu'au printemps de 1813, si la Russie n'avait pas fait la paix, elle était perdue; que Smolensk était la clef des deux routes de Pétersbourg et de Moskou; qu'il fallait s'en saisir: alors il pourrait marcher en même temps sur ces deux capitales pour tout détruire dans l'une et tout conserver dans l'autre.»
Ici, le grand-maréchal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la paix à Smolensk, et même à Moskou, qu à Vitepsk; et que pour s'éloigner autant de la France les Prussiens étaient des intermédiaires peu sûrs. Mais l'empereur répliqua «que dans cette supposition, la guerre de Russie ne lui présentant plus aucune chance avantageuse, il y renoncerait; qu'il tournerait ses armes contre la Prusse, et qu'il lui ferait payer les frais de la guerre.»
Daru vint à son tour. Ce ministre est droit jusqu'à la roideur, et ferme jusqu'à l'impassibilité: la grande question de la marche sur Moskou s'engagea; Berthier seul était présent; elle fut agitée pendant huit heures consécutives; l'empereur demanda à son ministre sa pensée sur cette guerre: «Qu'elle n'est point nationale, répliqua Daru; que l'introduction de quelques denrées anglaises en Russie, que même l'érection d'un royaume de Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes pour une guerre si lointaine; que vos troupes, que nous-mêmes, nous n'en concevons ni le but, ni la nécessité, et que du moins tout conseille de s'arrêter ici.»
L'empereur se récria: «Le croyait-on un insensé! Pensait-on qu'il faisait la guerre par goût! Ne lui avait-on pas entendu dire, que la guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient la France, et qu'elle ne pouvait supporter à la fois.»
«Il voulait la paix; mais pour traiter, il fallait être deux, et il était seul. Voyait-on une seule lettre d'Alexandre lui parvenir?»
«Qu'attendrait-il donc à Vitepsk? Des fleuves y marquaient, il est vrai, une position! mais pendant l'hiver, il n'y avait plus de fleuves en ce pays. Ainsi, c'était une ligne illusoire qu'ils indiquaient; une démarcation plutôt qu'une séparation. Il faudrait donc en élever une factice, construire des villes, des forteresses à l'épreuve de tous les élémens et de tous les fléaux; tout créer, le ciel et la terre; car tout manquait, jusqu'aux vivres, à moins d'épuiser la Lithuanie et de la tourner contre lui, ou de se ruiner; car si dans Moskou on pourra tout prendre, ici il faudra tout acheter. Ainsi, continua-t-il, nous ne pouvons, ni vous me faire vivre à Vitepsk, ni moi vous y défendre; ni l'un ni l'autre nous ne saurions faire ici notre métier.»
«Que s'il retournait à Wilna, on l'y nourrirait plus facilement, mais qu'il ne s'y défendrait pas mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'à la Vistule et perdre la Lithuanie. Tandis qu'à Smolensk il trouverait ou une bataille décisive, ou du moins, une place et une position sur le Dnieper.
«Qu'il voyait bien qu'on pensait à Charles XII; mais que si l'expédition de Moskou manquait d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait manqué d'un homme pour l'entreprendre; qu'à la guerre, la fortune est de moitié dans tout; que si l'on attendait toujours une réunion complète de circonstances favorables, on n'entreprendrait jamais rien; que pour finir, il fallait commencer; qu'il n'y a pas d'entreprise où tout concourt, et que dans tous les projets des hommes le hasard a sa place; qu'enfin la règle ne fait pas le succès, mais le succès la règle, et que s'il réussissait par de nouvelles marches, on ferait d'après un nouveau succès de nouveaux principes.